C’était en février 2019. Je l’ai rencontrée dans la rue, dans le quartier de Clemenceau, juste en dessous de la Fondation Dar El-Nimer. Ma joie de rencontrer cette grande dame était à son comble. Enfin, je pouvais parler et échanger avec Leïla Shahid, cette femme puissante par ses mots, par sa présence, par son combat inlassable pour une cause pétrie d’immenses souffrances, d’injustices de l’Histoire et de dénouements malheureux et violents.
Je me présente. Elle me regarde droit dans les yeux et me dit tout de go : « L’Agenda, c’est ma boussole. » Plus qu’émue, je fais le chemin avec elle jusqu’à son domicile, et elle me confie alors : « Je vis depuis cinq ans entre le Liban et la France. Je suis revenue à Beyrouth parce qu’après de longues années d’absence, j’ai trouvé que ma ville natale est toujours, malgré toutes les guerres, la capitale de la culture arabe. Et c’est pour moi une condition existentielle. »
Depuis, on se voyait de temps en temps, et je lui ai rendu visite dans sa belle demeure du sud de la France.
Assises dans sa cuisine, elle me raconte comment elle a retapé ce mas, et me partage notamment l’anecdote du sol de la cuisine. Elle voulait des pierres avec du caractère. Elle en cherche chez plusieurs vendeurs de la région. Chez le dernier, la personne en charge lui dit : « Ah, venez voir, nous venons de recevoir ce lot de dalles de Palestine. »
C’est donc dans cette cuisine, toute empreinte de mémoire et d’histoire, dans ses pierres et dans nos esprits, que l’on parle de la Palestine, de leur départ, de son enfance, mais aussi du carton d’invitation au mariage de mes grands-parents à Haïfa, en 1937 que j’avais retrouvé dans un carton… L’histoire commune des peuples de cette rive de la Méditerranée. Nos coutumes, notre cuisine, nos façons de vivre, et aussi nos échecs répétés dans une région qui est devenue le symbole de la violence et de l’injustice.
Avant de prendre congé, elle m’offre et me dédicace le livre de sa mère, qui raconte cette douloureuse histoire de la Nakba et des destins brisés.
Adieu Leïla. J’espère que tu trouveras la paix pour laquelle tu as tant milité.