Mardi 10 février 2026, le ministère libanais de la Culture a présenté une Stratégie nationale pour les Industries Culturelles et Créatives (ICC) couvrant la période 2026-2031. Un document attendu, qui prend acte d’une réalité souvent répétée, rarement structurée : au Liban, la culture n’est pas seulement un espace d’expression et de mémoire, mais un écosystème économique à part entière, capable de créer des emplois, d’attirer des investissements, de produire du rayonnement, et de contribuer à la cohésion sociale.
L’ambition affichée est double. D’un côté, protéger ce qui fait socle : le patrimoine matériel et immatériel, les archives, les collections, les lieux, la transmission. De l’autre, faire basculer le secteur d’une logique de “survie de projets” souvent héroïque, souvent improvisée, vers une logique de filières créatives plus structurées, plus durables, mieux outillées pour grandir, exporter, et retenir les talents.
La stratégie assume un point de départ lucide : la résilience du monde culturel libanais ne suffit plus. Les obstacles sont systémiques. Infrastructures fragilisées (bibliothèques municipales, théâtres, musées, sites patrimoniaux), inégalités d’accès entre Beyrouth et les régions, fuite des talents, précarité du travail culturel, archives fragmentées et peu numérisées, cadre légal jugé obsolète (statut de l’artiste, propriété intellectuelle, protection du patrimoine, censure), lourdeurs administratives, sous-financement chronique, et manque de mécanismes incitatifs pour mobiliser le secteur privé et la diaspora.
Pour répondre à ces freins, le ministère propose une méthode : construire “du terrain vers l’État”. La stratégie s’inscrit dans le prolongement d’un forum national des arts et de la culture, conçu comme un espace de consultation et de réflexion collective. L’idée n’est pas de remplacer l’énergie des acteurs, mais de l’amplifier à travers un cadre public plus cohérent : clarifier les règles du jeu, améliorer la coordination, orienter les priorités, et rendre l’action publique plus lisible.
Sept grands piliers structurent cette feuille de route : la gouvernance sectorielle, la simplification réglementaire, l’élargissement de l’accès des publics, le développement des talents et de la main-d’œuvre, la soutenabilité financière, l’activation de la diaspora, et la diplomatie culturelle. En filigrane, un objectif transversal revient : renforcer la coordination et les infrastructures communes (données, archives, standards, outils), afin de permettre une prise de décision plus informée, des synergies entre institutions, et une meilleure continuité des politiques.
La stratégie insiste également sur une mise en œuvre par phases. Certaines actions sont présentées comme “prêtes à être lancées” car réalisables dans le cadre actuel et susceptibles de créer un effet d’entraînement. D’autres sont conditionnées à des réformes légales, à des montages institutionnels ou à des financements externes. Enfin, une troisième catégorie relève du temps long : des transformations structurantes à suivre dans l’horizon 2026-2031, avec une logique de priorisation assumée au regard des contraintes budgétaires.
Ce cadre général se décline par secteurs, une volonté importante, car le culturel ne se gère pas en bloc : chaque domaine a ses enjeux, ses urgences, ses économies propres.
Côté patrimoine, la stratégie met en avant la nécessité de moderniser la loi, de définir des zones de protection, de renforcer la sauvegarde des patrimoines classés (notamment UNESCO), d’intégrer le patrimoine aux politiques de reconstruction, et de penser des modèles d’exploitation durables pour les sites archéologiques. L’enjeu est autant la protection que la valorisation : conserver, oui, mais aussi rendre vivant.
Pour les musées, l’accent est mis sur la coordination et la professionnalisation : réactiver une autorité dédiée, soutenir les standards de conservation et de documentation, encourager la numérisation, développer des formats de relation au public, et imaginer des sources de revenus compatibles avec la mission culturelle (adhésions type “Friends of”, concessions café/boutique, location encadrée d’espaces, expositions itinérantes). La stratégie insiste aussi sur le besoin de décentralisation et de médiation pour sortir d’une centralisation beyrouthine qui limite l’impact national.
Les bibliothèques publiques apparaissent comme un chantier de service culturel essentiel : réhabiliter le réseau, financer la mise à niveau, redonner une dynamique aux collections, et renforcer le rôle de la Bibliothèque nationale comme moteur de conservation et de diffusion du savoir. Au-delà du bâtiment, il s’agit de remettre la lecture, l’accès à l’information et la transmission au cœur de la vie civique.
Pour l’édition, la stratégie vise une remise en mouvement du secteur : relancer et internationaliser un Salon du Livre unifié, moderniser les bases ISBN et le dépôt légal, renforcer la protection de la propriété intellectuelle, et favoriser de meilleurs échanges d’information entre acteurs. Un axe qui, dans un pays de littérature et de pensée, touche directement à la circulation des idées et à la présence du Liban dans l’espace francophone et arabophone.
Dans le champ des arts de la scène, les enjeux cités sont très concrets : unifier la représentation professionnelle, renforcer la formation technique, revisiter les lois de censure afin de favoriser la liberté de création, et ajuster certaines dispositions fiscales, notamment autour des performances non commerciales, pour encourager l’accès du public et soutenir la production. L’idée d’un programme d’incubation culturelle, via des partenaires, vise aussi à professionnaliser les structures : mieux gérer, mieux financer, mieux durer.
Du côté de l’audiovisuel, la stratégie évoque des priorités symboliques et structurelles : rouvrir la Cinémathèque nationale, numériser et rénover les archives, créer des formes de soutien “en nature” au cinéma libanais, stimuler les coproductions et collaborations internationales, et installer un guichet unique pour simplifier les procédures de production. Un signal clair : l’image libanaise ne peut continuer à se produire et se monétiser ailleurs sans une base locale plus solide.
La musique est abordée à travers des thèmes liés à la professionnalisation et aux droits : améliorer la collecte des droits et des royalties, renforcer la reconnaissance de parcours et diplômes, et soutenir une meilleure structuration des métiers (formation, statut, protection). Là aussi, l’enjeu dépasse l’artistique : c’est une économie de créateurs, d’interprètes, de techniciens, de producteurs, et d’institutions.
Enfin, le design, secteur parfois sous-estimé alors qu’il irrigue les industries, l’artisanat, la mode, le produit et le numérique est encouragé à se structurer en représentations professionnelles plus lisibles, afin d’améliorer le statut, faciliter les démarches administratives et renforcer la reconnaissance officielle.
Des initiatives transversales complètent ce panorama : un calendrier culturel national (avec des événements récurrents et accessibles, comme des “Nuits” thématiques), le développement d’un indice culturel et créatif pour mesurer et piloter, et un travail de coordination pour renforcer l’image du Liban à l’international à travers une diplomatie culturelle plus continue, en mobilisant notamment la diaspora comme réseau de visibilité, de circulation et de transfert de compétences.
Reste la question la plus décisive : l’exécution. La stratégie pose un cadre, identifie des priorités, propose des mécanismes. Son succès dépendra désormais de la capacité à fédérer, à simplifier réellement, à financer intelligemment, et à créer des alliances durables entre institutions publiques, acteurs privés, société civile et partenaires internationaux. Mais le geste, déjà, est important : la culture n’est plus seulement racontée comme une résistance. Elle est pensée comme une politique et comme une économie.