Pendant le Covid, Désirée Sadek, écrivain, photographe et journaliste, découvre une forme de liberté paradoxale : l’immobilité. Depuis un balcon à Mteileb, face au port de Beyrouth, elle photographie le couchant presque chaque jour, jusqu’à transformer ce rituel en quête de sept ans. De cette obsession lumineuse naissent une exposition : Beirut Skylights et un livre : Beyrouth couleur ciel, où mots et images se répondent, entre départs, retours et mémoire.
Pour vous qu’est-ce qu’un voyage immobile ?
Cette notion de « voyage immobile » m’a été révélée avec le Covid. Les humains étaient en arrêt maladie et la nature a repris la parole. J’ai vu le monde autrement grâce à cet immobilisme forcé. Le ciel m’est apparu sans limite et le mouvement des nuages rempli de sens. Tout cela s’animait encore davantage à l’heure du coucher de soleil avec l’explosion des couleurs fauves. Il faut dire que suis fascinée par le couchant depuis mon enfance. Ce départ de tous les soirs me touche infiniment et me rappelle tous mes allers-retours.
C’est en fait le jour de la mort de mon père que j’ai pris ma première photo du coucher de soleil sur Beyrouth et son port. Je suis sortie sur le balcon, à Mteileb, là où il vivait, pour immobiliser cette image dans ma mémoire le jour de son départ.
Quelques mois plus tard, j’ai quitté Achrafieh pour habiter ces lieux et j’ai commencé à photographier le couchant presque tous les jours.
Les yeux rivés au ciel sur ce balcon, surtout pendant la période du Covid, m’a donc appris à faire ce voyage immobile dans les nuages, avec pour toile de fond Beyrouth et son port qui s’auréolent de lumière puis fondent dans l’obscurité.
Pourquoi avoir choisi le port de Beyrouth comme point d’ancrage ?
Ce port est le point de liaison entre l’ailleurs et le « chez nous ». C’est de là que sont partis nos aïeux et c’est aussi là que les bateaux du monde arrivent.
Au-dessus de ce port je vois les avions survoler Beyrouth avant d’atterrir. De plus c’est là que le soleil se couche certains mois de l’année.
Mais finalement, c’est lui qui m’a choisi car il était, naturellement, le point d’ancrage de mes photos.
Beyrouth et son port épousent merveilleusement la lumière à l’heure du couchant et j’ai eu la chance d’hériter de ce lieu, que je n’ai pas choisi, face à Beyrouth, son port et la mer. La destinée fait bien les choses « Maktoub » !
Après 365 jours qu’est-ce qui vous a donné envie de continuer ?
En fait ce voyage immobile est addictif. La question est : est-ce que les 7 ans ne vont pas se multiplier par deux, trois… Voyager du regard et de l’esprit tous les soirs à l’heure du couchant dans cet horizon sublime est un vrai bonheur. Trouver des photos différentes du même paysage un vrai challenge. Il n’y a aucune monotonie dans le ciel du Liban. Les nuages conversent avec le soleil avec beaucoup de poésie ce qui n’existe pas ailleurs. J’ai vécu à l’étranger et j’ai énormément voyagé et je peux témoigner que notre ciel et nos nuages fusionnent avec la lumière avec violence, tendresse, caresses… bref ils ont un vrai langage.
Mots et photos : lequel vient en premier chez vous ?
Dans ce livre il y a des mots qui étaient là, au fond de moi, avant les photos, surtout ceux qui parlent de départ et d’aller-retour. Mais il y a aussi d’autres mots que les photos m’ont dicté.
Depuis toujours je suis une passionnée de la photo et des couleurs. Lors de mes années d’études au Centre de formation des journalistes à Paris, j’ai eu la chance de faire un stage photos avec le grand maître Paul Almasy. Mon premier reportage que j’avais intitulé « Les murs qui parlent » l’a interpellé et il m’a fortement encouragé de faire de la photo mon métier.
Avec le magazine Byzance j’ai osé la photo et le jeu des couleurs. Aujourd’hui, j’accomplis ma passion : marier les mots aux photos dans un travail intime et personnel.
Comment choisissez-vous les 70 images du livre ?
Avec beaucoup de mal ! Ce livre fut un vrai challenge. Je l’ai fait et refait autant de fois que j’ai pris de photos, ou presque ! Une image chassait l’autre au fur et à mesure que les jours passaient. Il faut dire qu’en sept ans mon œil a évolué, ma vision des choses aussi. Les 22 chapitres sont restés inchangés, mais pas tout le reste.
J’ai commencé par vouloir faire un livre de 200 pages. Une fois achevé, j’ai décidé de le réduire à 100 car imprimer des photos de couchers de soleil est un challenge technique laborieux et couteux.
J’ai valsé entre 10 couvertures différentes, plusieurs titres, plusieurs formats…J’ai failli renoncer parce que les tests d’impression m’ont découragée. Puis, enfin, en discutant avec les techniciens et en leur montrant les tableaux tirés à partir de mes images, ils ont trouvé comment ne pas faire perdre aux photos leur éclat et leur force. Passer du RGB au CMWK en impression tue toutes les nuances d’ocres et de rouge et affaiblit beaucoup les bleus. En me permettant de rectifier chaque image avec eux au pied des machines, on a abouti ! Ce fut un travail d’équipe extraordinaire. Et leur joie à la vue du résultat des « bonnes feuilles » m’a beaucoup ému.
Exposition Beirut Skylights, du 12 au 26 février à la Galerie Chaos
Signature du livre le 25 février de 18H à 22H à la Galerie Chaos
@chaos.lebanon
