Et toi, comment ça va ? est le titre de la correspondance dessinée entre Charles Berberian depuis Paris et Michèle Standjofski à Beyrouth. Cette phrase semble être une question des plus anodines. Mais, il n’en est rien au Liban en temps de crise dès lors qu’on n’ose même plus la poser tant la réponse est tristement évidente. Rencontre avec les auteurs.
Comment est née votre collaboration ?
Michèle Standjofski : Elle est née d’un coup de fil de Charles au début de la guerre au Liban, à l’automne 2024. Il prenait de mes nouvelles et m’a proposé une correspondance dessinée. De mon côté, je ne dessinais plus du tout ; lui, il n’arrivait plus à dessiner autre chose que l’actualité. Le dessin a agi comme un véritable anxiolytique : le premier jet défoule, et la lenteur du processus apaise et remet les choses en perspective.
Charles Berberian : En 2020, pour un projet de résidence de bandes dessinées à Beyrouth (en pleine pandémie et après l’explosion du port), j’avais tout de suite pensé à Michèle. On avait chacun dessiné de notre côté, ce qui avait donné le premier numéro de WahWah aux éditions Exemplaire. On avait envie de retenter l’expérience. On dirait que chaque fois que c’est la catastrophe au Liban, je propose une correspondance dessinée à Michèle.
Quelle était l’intention de cette démarche ?
C. B. : Le sujet central est la guerre au Proche-Orient et ses répercussions. Notre échange a tourné autour de cette onde de choc qui nous secoue profondément. On a voulu raconter ce qu’on vivait et ressentait au milieu de ce chaos. J’avais envie de remonter le fil de l’histoire pour essayer de comprendre ce qui se passait.
M. S. : Au départ, c’était le plaisir de retravailler avec Charles. Très vite, j’ai réalisé que ce projet m’aidait à aller mieux et à pouvoir parfois répondre « ça va » à la fameuse question. Les intentions se sont précisées au fil des échanges : témoignage, documentaire et intime à la fois. Je peux crier ma colère, puis l’apaiser en dessinant, souligner l’horreur, l’absurdité et le détournement des mots. Je dénonce clairement le projet sioniste et les horreurs commises impunément par Israël, sans pour autant défendre les positions du Hezbollah.
Comment s’est déroulée votre collaboration ?
M. S. : On a vite vu qu’on avait de la matière pour un livre. À partir de là, on a travaillé dans cette optique : échanges spontanés de pages, mais aussi volonté d’organiser l’enchaînement des parties.
C. B. : Très naturellement. On racontait chacun ce qu’on voyait et vivait. Au début, on se laissait libres d’aborder les angles qu’on voulait. Après une vingtaine de pages, on a décidé de se répondre au fur et à mesure. On s’appelait pour discuter des points à développer, de tout et de rien… surtout de ce qui se passait sous nos yeux.
Charles, peut-on voir ici vos premiers pas en politique ?
C. B. : Pas au sens partisan. Je veux surtout comprendre. Dessiner m’aide à expurger mes angoisses. Le sujet, c’est la guerre. Sinon, je me souviens d’une vieille chanson de Re-Flex : The politics of dancing / The politics of feeling good… Mes premiers pas en politique seront des pas de danse.
Vos univers graphiques et narratifs sont en parfaite résonance…
M. S. : J’ai toujours beaucoup admiré le travail de Charles. C’est un des rares auteurs BD capables d’allier humour et poésie, d’être à la fois cocasse et élégant. Surtout, c’est un vrai auteur qui transparaît dans chacun de ses livres. Je le connaissais à travers ses œuvres bien avant de le rencontrer. Nos univers ont des passerelles, mais ils restent assez distincts pour que notre livre soit une véritable conversation.
C. B. : Nos démarches sont proches, tant graphiquement que narrativement. Nous appartenons à la même génération et les mêmes œuvres nous ont marqués : Tardi, Mœbius, Bretécher…
Comment avez-vous orienté vos choix graphiques, particulièrement variés ?
C. B. : Je ne choisis pas vraiment, ça vient comme ça vient. Depuis plusieurs albums, je mélange les styles. Les outils dépendent de l’envie du moment et servent au mieux ce que je veux exprimer.
M. S. : J’ai choisi les techniques en fonction de ce que j’avais à dire : surtout des crayons de couleur, parfois de l’encre ou de la poudre de graphite. C’est le geste qui change selon que je veux cracher ma colère ou au contraire l’apaiser et essayer de comprendre.
Charles, vous êtes né à Bagdad, avez grandi à Beyrouth, d’origine arménienne… Comment définissez-vous votre « part » libanaise ?
C. B. : Chez les Arabes, je suis arabe ; dans le Var, parisien ; chez les Grecs, grec. Ma mère s’appelait Artémis Économidès, née à Jérusalem. À Jérusalem, je suis athée. J’aime les falafels, les olives et le zaatar – pas forcément libanais. Je suis méditerranéen. Mes racines ne sont pas dans la terre, mais dans l’eau.
Michèle, vos origines sont multiples : France, Italie, Turquie, Russie… Qu’est-ce qui vous rattache particulièrement à Beyrouth ?
M. S. : Son côté improbable, chaotique mais vivant. Et le fait que, pour des raisons diverses et parfois invraisemblables, tous les membres de ma famille s’y soient retrouvés.
Quels sont les premiers retours sur ce livre ?
M. S. : Hormis l’enthousiasme de l’éditeur et de mes enfants (fan club peu objectif), j’ai eu des compliments de collègues qui en font rarement.
C. B. : Mon éditeur a dit oui tout de suite et a accueilli Michèle avec joie. Dans mes rêves, le livre paraît et la paix arrive enfin. Le réveil va être rude.
Charles, que ressentez-vous une fois le livre terminé ?
C. B. : Un livre n’est jamais vraiment terminé, il faut juste respecter la date de rendu.
Michèle, quelle est la situation aujourd’hui et qu’est-ce qui vous donne encore de l’espoir ?
M. S. : Le Sud et la Bekaa sont bombardés tous les jours. Le cessez-le-feu n’a jamais tenu. Des dizaines de villages restent inhabités et Israël occupe toujours une partie du pays. Le Liban est dans la merde, la région aussi, et le monde ne va pas fort. Pourtant l’espoir persiste, même infime, absurde ou sans objet. Il n’y a pas d’autre choix.
Au fil de ce projet, qu’avez-vous appris l’un de l’autre ?
M. S. : Sans le savoir, Charles m’a appris à me lancer dans un projet sans trop me poser de questions inutiles, à faire confiance à mon dessin et à en accepter les limites.
C. B. : Je savais déjà que Michèle serait capable de dessiner et d’écrire même dans les pires moments, et que son dessin agirait comme un baume sur moi. J’ai découvert son énergie surhumaine. Il faut savoir que pendant l’élaboration et la réalisation de ses pages, elle menait de front la direction et l’intendance de la section bandes dessinées et illustration à l’académie libanaise des Beaux-Arts de Beyrouth. Elle maintenait à bout de bras le moral de ses élèves et digérait chaque jour les évènements en direct pour les retranscrire en prenant un peu de recul et en y ajoutant un peu de poésie par son trait et ses couleurs. J’étais très ému à chaque fois que je découvrais ses pages.
photo @myriamboulos