Je suis de retour d’AlUla, en Arabie saoudite, où j’étais invitée au lancement d’une exposition qui est, en réalité, la pré-ouverture du futur musée d’art contemporain, Arduna, conçu par Lina Ghotmeh. Cette initiative expose déjà des œuvres majeures, importantes, ambitieuses. J’ai eu l’occasion de discuter avec les directeurs de ce projet, de les écouter parler de vision, de stratégie, de temps long.
Et puis il y a eu cette soirée dans le désert. Magique. La pleine lune. Autour de nous, des œuvres installées dans le cadre de Desert X. Et, au milieu de ce décor presque irréel, une conversation qui m’a ramenée, d’un seul coup, à Beyrouth.
En tant que Libanaise, ce qui m’a frappée dans le discours n’était pas tant les mots prononcés ou les projets annoncés, mais ce qu’il y avait en dessous. Le sous-texte. L’évidence tranquille. Contrairement à nous, qui bouillonnons depuis des années entre guerres et explosions, entre remise en question et exil, à nous demander si notre pays peut devenir une nation ou simplement continuer d’exister… mon interlocuteur, lui, était dans une autre dimension.
Pour eux, le pays, la nation, le développement ne sont pas des questions. Ils ont franchi cette étape. Ils appartiennent à une nation, ils font partie d’une structure. Il n’y a pas cette énergie infinie perdue à se demander si tout va s’effondrer, si l’on pourra continuer, si l’on tiendra. Cette fatigue-là, nous la portons chaque jour.
Et je me suis demandée, très simplement, comment on faisait, nous, au Liban, pour tenir. Je ne reviendrai même pas aux quinze ans de guerre civile. Je pense juste aux sept dernières années que nous venons de vivre, à cette incertitude quotidienne, à ce que demain nous réserve, à l’infinie litanie des questions pratiques, vitales, qui tournent en boucle dans nos têtes.
Si je pars en voyage, pourrai-je rentrer ?
Mes enfants reviendront-ils un jour ?
Pourrons-nous continuer à travailler et à porter nos missions ?
Qui va gouverner ce pays ?
Est-ce que nos administrations “reverront le jour” ?
Et ainsi de suite. Sans fin.
Alors comment fait-on ?
Je pense que la réponse est chez le peuple libanais. Chez les femmes et les hommes. Vous et moi. Vous et nous. Elle et lui. Et tous ensemble. Nous maintenons le tissu social. Chacun à son poste, à son niveau, soutient, aide, développe, rassure, continue. Même si, le soir, dans le silence du moment où l’on se couche, on se sent parfois si fragile. Sans “ground”. Sans assises. Sans bases. Avec cette peur sourde d’être engloutis.
À ces chefs d’entreprise, ces profs, ces salariés, ces membres des si nombreuses associations, ces fonctionnaires (oui, il y en a, dévoués à leur travail malgré tout), à ces restaurateurs, ces artistes, ces journalistes, ces mères, ces pères, à toutes ces Libanaises et tous ces Libanais qui, chaque matin, se lèvent pour affronter les tempêtes à venir… c’est à eux que revient la survie du pays.
Et surtout, la survie de notre culture. De l’essence de qui nous sommes.
Reconnaissons-le.
Photo (prise au clair de lune) : œuvre de Basmah Felemban, Murmur of Pebbles