Dans notre révolution on parle. On crie. On écrit. On chante. On raconte. On témoigne. On dénonce. Les mots sont devenus libres comme des oiseaux. Ils s’envolent. Ils nous envolent. Et comme ça d’un jour à un autre jour, on a crié comme un bébé qui vient au jour. Il faut dire que cela faisait longtemps que les mots étaient enfermés dans nos poitrines et nos regrets. Il ne fallait surtout pas nommer. Surtout pas accuser. Surtout pas soupçonner. On avait juste le droit de subir. On avait juste le droit de mourir. Et quand on parlait des coupables, des « autres », on baissait la voix comme pour s’excuser. Durant la maudite guerre on a chuchoté nos douleurs. Une bombe. Encore une bombe. Une voiture qui explose. Une disparition. Une tuerie. Un exil. Une terre qui brûle. On pouvait évoquer les morts. Mais jamais ceux qui tuaient. On n’a jamais eu le droit de mettre un nom sur ceux qui nous visaient. On n’a jamais pu en parler. On n’a jamais pu écrire le nom des criminels. On n’a jamais pu écrire la longue histoire de nos longues souffrances. On n’a jamais pu la lire. Et le 17 octobre, les mots se sont frayé un chemin parmi les barricades. Ils sont sortis très vite. Pressés. Depuis longtemps dans la salle d’attente. Et dans notre révolution on ne s’est plus tu. Cela fait 35 jours que l’on crie. On crie notre indignation mais on crie aussi notre espoir. Et tout d’un coup cela rugit comme un fleuve, cela déferle comme une rivière et les noms de ceux qu’on ne veut plus résonnent et deviennent échos dans cette longue vallée de nos larmes que le soleil va bientôt inonder. Et ça c’est une vraie promesse criée.
Photo : @patrickbaz