Depuis Paris, on apprend à vivre avec une forme très particulière d’impuissance : celle qui consiste à regarder le
Liban replonger, encore une fois, dans la sidération. Ces derniers jours, l’escalade régionale a de nouveau rattrapé
Beyrouth et le Sud, tandis que de nouvelles vagues de déplacements frappent le pays et que les ordres
d’évacuation, y compris autour de Beyrouth, ravivent le spectre d’une paralysie nationale devenue trop familière.
Alors, depuis Paris, j’imagine le bureau de l’Agenda Culturel. Je l’imagine comme on pense à un lieu resté allumé
en soi : des voix, des dossiers, des urgences minuscules qui continuent malgré tout, l’obstination des rendez-vous,
la gravité mêlée à l’humour, la conviction têtue que la culture n’est pas un supplément d’âme, mais une manière de
tenir debout. Et j’imagine la ville autour, Beyrouth, à nouveau suspendue, ralentie, inquiète, peut-être déjà
désorganisée, avec cette fatigue particulière que connaissent les villes qui ont trop souvent dû recommencer.
J’ai connu Beyrouth en 2020, déjà meurtrie, déjà traversée de ruines physiques et morales, et pourtant
resplendissante à chaque instant. Je l’ai retrouvée sept fois, à chacun de ces atterrissages à l’aéroport Rafic Hariri
qui avaient toujours quelque chose d’un retour, même lorsqu’on n’y est pas née. Le Liban possède ce pouvoir
singulier : il fait de l’attachement une expérience immédiate, presque déraisonnable. On y arrive un peu étrangère
; on en repart liée.
Je pense aux gens que j’aime là-bas. À ceux qui y sont restés. À ceux qui en sont partis. À ceux qui brûlent d’y
retourner et que la violence condamne, une fois de plus, à la distance, à l’attente, à cette douleur si particulière de
l’empêchement. Je pense aux enfants qui ne vont pas à l’école, ou qui y vont avec au-dessus d’eux la menace du
vacarme, du déplacement, de l’interruption brutale des jours ordinaires. Dans toute guerre, il y a l’événement
spectaculaire, celui qui fait la une ; et il y a la destruction moins visible, mais peut-être plus profonde, de l’habitude,
de la continuité, de la confiance élémentaire dans le lendemain.
Je pense aussi aux générations qui portent le pays à bout de bras. À celle de mes parents, déjà traumatisée par
tant de séquences d’effondrement ; à celle de mes grands-parents, qui a vu s’accumuler les fractures au point d’en
faire sa mémoire. Et pourtant, au Liban, quelque chose résiste qui dépasse les catégories convenues du courage.
Il y a cette confiance inouïe dans un pays pourtant mis à terre, si souvent traité comme un théâtre secondaire par
ceux qui le prennent pour champ de bataille, zone tampon, message stratégique ou terrain de représailles. Il y a,
au milieu même du désastre, la fidélité à une certaine idée du Liban : les virées dans les vignes, la mer, les
cèdres, les repas qui s’improvisent, les artisans, les librairies, les ateliers, les scènes, les galeries, la conversation
inépuisable, et le pouls de la rue Hamra.
C’est peut-être cela, au fond, qui met le plus en colère : voir un pays dont la vitalité est si évidente demeurer si
injustement livré aux logiques qui le dépassent. Car l’injustice est là, nue. Dans le fait qu’un peuple déjà éprouvé
doive encore payer le prix des déchaînements régionaux. Dans le fait que Beyrouth, qui n’a pas fini de panser ses
plaies, soit de nouveau exposée à la peur, au déplacement, à la menace sur ses quartiers, sur ses routes, sur son
aéroport. Dans le fait, aussi, que l’on s’habitue presque à ce que le Liban vacille.
Depuis Paris, la colère se mélange à autre chose : une gêne, parfois. Est-il illégitime de vouloir faire quelque
chose quand on est loin ? De se prendre la tête, d’appeler, d’écrire, de scruter les nouvelles, d’avoir l’impression
d’être à la fois trop concernée et pas assez utile ? La distance protège, elle crée une forme de décalage. Et
pourtant, l’attachement donne des devoirs, même modestes : refuser l’indifférence, refuser le langage anesthésié
des fatalités, refuser de réduire le Liban à ses ruines, à ses factions, à ses crises à répétition.
Aimer le Liban, depuis Paris, c’est peut-être cela aujourd’hui : tenir la lucidité et la fidélité. Regarder en face le
fracas politique et militaire, nommer les responsabilités, dire la violence faite à un pays déjà exsangue, mais ne
jamais céder sur ce qui en lui déborde la catastrophe. Beyrouth n’est pas seulement une ville qu’on plaint. C’est
une ville qu’on admire, qu’on espère, qu’on attend. Et si l’on se sent, d’ici, un peu brisée, un peu vide, un peu
inutile, il faut au moins garder cela intact : la certitude que le Liban ne se résume ni à la guerre qu’on lui impose, ni
à l’effroi qui le paralyse. Il demeure, envers et contre tout, une promesse de vie plus forte que ceux qui s’acharnent
à l’abîmer.