Entre romans, nouvelles et poésie, Cathie Barreau construit, depuis plusieurs années, une œuvre littéraire originale qui traverse les genres convenus et ouvre des clairières dans la langue.
Son nouveau livre, « Ecrire à l’estime », porte dans son titre la richesse de son projet. Ecrire serait comme « naviguer à l’estime » ; au gré des vents et des tâtonnements, découvrir les voies inventées et apercevoir, après les chemins de traverse, un bout du monde.
Dans cet ouvrage, Cathie Barreau dévoile les coulisses de son travail et déploie son chantier d’écriture. Les chapitres de cet objet atypique relèvent à la fois du fragment littéraire, de l’essai analytique, de l’interrogation philosophique et de l’éclat poétique.
« Ecrire à l’estime » nous embarque ainsi dans une aventure de navigation. Nous en ressortons secoués par les houles, enrichis de la beauté des ports visités et avec le sentiment que la littérature est bien ce qui introduit un écart dans le langage commun, dans les mots de la communication et des spéculations marchandes ; l’écriture littéraire est affaire de brèche et de lumière, de la place des mots dans la phrase, de musique, d’hospitalité, de pensées renouvelées et de feux ardents.
Entretien avec l’autrice
Ecrire à l’estime est paru dans la collection « Un pas de côté » dans la maison d’édition de la Fontaine Vieille. En quoi cet ouvrage, dans son contenu comme dans sa forme, constitue-t-il justement pour vous un écart par rapport à vos précédentes publications ?
Si c’est un écart, ce serait dire que mes autres ouvrages ont une ligne commune. Mes livres, romans et poésie, sont du côté de la fiction. Peut-être Refuge sacré se situe-t-il plutôt dans le genre du journal de bord, mais j’y introduis de la rêverie, des bribes de fictions.
Les intentions initiales de Écrire à l’estime sont d’élucider mon parcours avec l’écriture, de chercher les origines de cette pratique d’écrire, cette habitude irrépressible, et de témoigner de mes recherches sur les ateliers d’écriture.
C’est un livre qui tente de regarder cette enfant puis cette femme qui écrit dans le contexte d’une famille, d’une époque, d’une géographie. S’élaborent des souvenirs, des réminiscences, des traces de ce qui semble avoir façonné ce que je suis aujourd’hui en écrivant.
Mais est-ce vraiment un écart par rapport à mes autres livres ? Écrire à l’estime n’est-il pas une fiction ? Je suis toujours prudente quant à ce mot de fiction, et surtout à ce qui ne serait pas fiction.
Tout récit est une fiction. C’est un montage au sens cinématographique. Le souvenir est une construction. Les tentatives de comprendre ne découvrent pas la vérité mais des faisceaux de faits qu’il faut documenter précisément, et dont l’interprétation est mouvante.
Pourtant Écrire à l’estime est bien dans la collection « un pas de côté ». L’éditrice Françoise Nicol a créé les éditions de La Fontaine vieille pour regarder, interroger les processus de création. C’est bien de cela qu’il s’agit dans mon livre. Il reste à savoir ce que sont ces textes qui parlent d’art et de littérature, tant critiques que témoignages et réflexions des artistes eux-mêmes. Quels sont ces textes qui font « œuvre qui observe l’œuvre »
Un des chapitres de cet ouvrage raconte une scène à Beyrouth. C’est un soir d’hiver dans un café de Hamra. Plusieurs écrivains sont réunis et tentent de traduire en arabe un vers de ton recueil « Les premières choses mais les oiseaux ». S’ensuit une discussion animée pour trouver des manières de dire en arabe « Des bisons légers comme des chevreuils ». Ton texte explore ce travail du passage entre les langues, ce que Souleymane Bachir Diagne nomme l’hospitalité de langue à langue. Comment ce travail de la traduction, dans le sens du savoir-faire avec les différences, nourrit-il ton œuvre d’écrivaine ?
Dans ma jeunesse, l’apprentissage des langues s’est fait sans la traduction, c’est-à-dire qu’il était interdit de traduire, il fallait penser dans la langue étrangère et ne pas faire référence au français. D’autre part, mon père parlait plusieurs langues qu’il avait apprise « sur le tas » en particulier au Canada. Mais il ne traduisait pas. Ce qui fait que j’ai découvert l’acte de traduire fort tard et grâce à la littérature. Ce sont d’abord les livres de Virginia Woolf comme je le raconte dans Écrire à l’estime qui m’ont amenée à comparer les traductions.
Cette scène du chapitre « Traduire à Beyrouth » est fondatrice.
Elle représente en moi ce « vivre ensemble », ce « cherchons ensemble » pour dire au plus près ce qu’est l’expérience humaine. C’était en janvier 2011, nous étions au bord des révolutions arabes, Beyrouth bruissait d’une paix relative. Dans ce moment où l’Histoire des peuples se faisaient, une bande d’écrivains discutait pour trouver les mots qui traduiraient au mieux une phrase étrange. Le débat qui se faisait en plusieurs langues, le désir de chacun de repérer les expressions qui seraient au plus près de ce qu’ils entendaient dans la phrase, l’auteure elle-même découvrant ce que son poème provoquait d’images inattendues, tout cela faisait une scène au cœur de Beyrouth. C’était très sérieux, il s’agissait de faire le mieux possible, de rendre compte dans un récit poétique d’une métaphore incongrue. Nous tous savions autant ce qui se jouait dans les langues et notre petite assemblée chaleureuse et coopérative, que dans le reste du monde à la porte même du café.
La conférence inaugurale que j’ai dite à la semaine dédiée à la littérature libanaise à Lagrasse dans l’Aude en France en 2015 était axée sur la traduction parce que c’est ce qui m’a le plus marquée en arrivant au Liban en 2009, les langues qui se croisent dans une même conversation, qui se fécondent les unes les autres en direct.
Je porte en moi cette conviction que nous saurons vivre ensemble en nous écoutant, en dialoguant, en débattant sur nos représentations du texte, ce qu’il porte, ce qu’il signifie pour chacun. Écouter, voilà le premier acte de l’atelier d’écriture. Écouter un texte dans sa forme, son rythme, son vocabulaire, ses figures de style, sa ponctuation…
Nous passons notre temps à traduire ce que nous voyons, ce que nous entendons parce que le monde et les autres sont par essence inaccessibles. Tout est polyphonique, chacun de nous a une compréhension différente de ce qu’il vit, de ce que vivent les autres. Se mettre d’accord sur ce que nous voulons dire est essentiel. Et la traduction en est l’exercice idéal.
Écrire pose ce problème d’être entendu. Quand on peaufine la phrase, quand on cherche la meilleure forme, le mot le plus proche d’une pensée ou d’un rêve, on est dans la traduction pour le lecteur. Réécrire c’est traduire.
La question de la colère dans la genèse des textes ou dans le processus d’écriture semble traverser certains passages de ce recueil, comme un point aveugle de la réflexion sur le travail de l’écrivain. Par ailleurs, cette notion de colère est aussi souvent reliée, dans vos écrits, à celle de résistance. Comment, pour vous, colère et résistance se conjuguent-ils avec l’écriture ?
Le point aveugle comme le dit Javier Cercas c’est ce qui n’est pas révélé mais qui parcourt le livre. Et c’est ce qui permet au livre de tenir dans sa poésie, sa construction, son récit.
La colère comme moteur pour écrire, oui, et je pense que bien des écrivains pourraient s’y reconnaitre. Une indignation, un regret, une rancune, un chagrin, une révolte sûrement sont à l’origine de l’élan d’écrire. La colère prend mille formes insoupçonnées, une colère est un pays, un univers Ne nait-on pas en colère ? Explorer de quoi sont faites nos colères, quels sont les événements qui la provoquent, comment elles se manifestent ou comment elles s’enkystent douloureusement, voilà de quoi écrire. Ce qui se passe de formidable, est qu’écrivant, l’auteur transforme sa colère, détourne une violence spontanée.
À travers la fiction ou dans l’argumentation, par la poésie ou le conte, l’écrit permet d’entrer en combat, de ne pas se laisser envahir par la colère, mais d’agir. Et de créer ainsi un récit qui devra être subtil, étonnant, riche, élégant. C’est la meilleure arme. L’auteur s’empare de ce qui le questionne et l’indigne.
Quelles sont les colères qui sont à l’origine de mes écrits ? Je ne le sais pas toujours. Je commence par un vers, un poème empli de douceur, et je vois soudain toute la colère qui sous-tend ce que je viens d’écrire.
J’écris pour régler des comptes avec les injustices et les tragédies de la vie. Mais aussi pour témoigner de tout ce qui fait qu’on se sent parfois tout à fait heureux.
Cathie Barreau, « Ecrire à l’estime », Préface d’Arno Bertina, Editions de la Fontaine vieille, 2025.