En temps de guerre, les gens sérieux vous expliquent ce qui est important. La sécurité. L’eau. Le pain. Les médicaments.
Le théâtre n’apparaît jamais dans la liste.
Et ils ont raison.
Quand les bombes tombent, personne ne crie : « Vite ! Amenez-moi un monologue de Tchekhov ! »
Pourtant, depuis des siècles, les humains ont une étrange habitude : quand tout va mal, ils continuent à raconter des histoires. Même quand les villes brûlent. Même quand les frontières se déplacent. Même quand les gens ont peur.
Peut-être parce que raconter une histoire est une façon de dire : nous sommes encore là, notre culture se perpétue à travers les générations.
Le théâtre, en temps de guerre, est une activité parfaitement absurde. On se maquille. On répète des phrases écrites par quelqu’un d’autre. On règle des lumières. On discute pendant vingt minutes pour savoir si on utilise ce canapé ou celui-là. On s’énerve. On se soutient. On est uni par notre passion.
Pendant ce temps, le monde s’écroule. Parfois, on annule à la dernière minute, par sécurité.
Et pourtant, quand les spectateurs entrent dans la salle, quelque chose d’étrange se produit. Les téléphones se taisent. Les épaules se relâchent. Les gens respirent ensemble. La tension tombe.
Pendant une heure ou deux, la guerre reste dehors.
Ce n’est pas une solution politique.
Ce n’est pas une stratégie militaire.
C’est juste une petite victoire humaine.
On pourrait fermer les théâtres en temps de guerre. Ce serait logique.
Mais ce serait aussi offrir la scène au silence, et les dictateurs, les seigneurs de guerre, adorent le silence.
Alors on continue.
On joue. On rit parfois. On pleure. On se trompe souvent. Et on espère secrètement que, pendant quelques minutes, les spectateurs se rappelleront que la vie ne se résume pas aux déflagrations et aux notifications alarmantes.
Faire du théâtre en temps de guerre n’empêche pas les bombes de tomber.
Mais cela empêche quelque chose d’autre de tomber : notre humanité.
Et franchement, c’est déjà beaucoup.
Josyane Boulos
Directrice du Théâtre Le Monnot