"Pleure comme si la rivière était entrée en toi, disent les gens de l’eau. » Vénus Khoury-Ghata.
Aujourd’hui, c’est la langue elle-même qui pleure.
Avec la disparition de Vénus Khoury-Ghata, la poésie perd l’une de ses voix les plus indociles et les plus nécessaires. Une voix née du Liban, nourrie d’exil, de deuils et de visions, qui n’a cessé de creuser la langue française pour y faire affleurer l’enfance, la guerre, les morts, les femmes et les silences.
Vénus n’écrivait pas sur la douleur : elle lui donnait une syntaxe, un souffle, un rythme presque tellurique. Son œuvre a déplacé les frontières, entre les langues, entre les vivants et les morts, entre le réel et le mythe. Elle a fait du poème un territoire de survie, un lieu où la mémoire collective et l’intime s’entrelacent, où la parole féminine se tient droite, sans concession, face à l’Histoire. Chez elle, les morts parlent, les maisons saignent, les femmes tiennent tête aux catastrophes. Et la poésie devient acte de résistance.
Je me souviens d’une rencontre, au Salon du livre francophone à Neuilly-Sur-Seine, en 2015. J’y exposais mes deux premiers recueils, encore fragiles, encore tremblants, à côté d’elle, géante de la poésie, présence lumineuse et grave. Ce jour-là, sans le savoir encore, en feuilletant un de ses recueils, j’ouvrais le chemin du sujet de mon doctorat. Ses vers, ses mots étaient plus qu’une révélation …J’étais tombée sous le charme de ses mots, de leur justesse implacable, de leur capacité à dire l’indicible sans jamais l’adoucir. La rivière, déjà, commençait à entrer en moi.
Pour celles et ceux qui l’ont lue, étudiée, accompagnée de l’intérieur, pour moi qui ai consacré une thèse entière à son œuvre poétique, elle n’était pas seulement une grande poète : elle était une pensée, une inspiration, une manière d’habiter le monde par les mots. Travailler sur Vénus Khoury Ghata, c’était apprendre que la littérature peut porter les ruines sans les esthétiser, dire l’horreur sans perdre la grâce, et transformer la perte en force d’adresse.
Vénus nous laisse une œuvre qui ne se tait pas. Une œuvre qui continue de nous parler par temps de pluie, quand la langue tremble et que le monde vacille. Elle nous a appris à écouter autrement, à écrire depuis les failles, à faire de la poésie un lieu de vérité.
Aujourd’hui, avec son départ, la rivière est entrée en nous. Mais sa voix, elle, ne nous quitte pas.
