J’avais 8 ans et nous étions avec mes parents dans le Sud, aux frontières, debout, nous regardions l’abîme entre nous et l’Autre.
J’étais donc debout sur un bout de trottoir et, à quelques mètres, un peu plus loin, il y avait une maisonnette blanche, d’énormes oliviers gracieux au feuillage argenté et un champ verdoyant baigné de lumière, mais je ne pouvais pas traverser. L’été nous brûlait la peau et je revois mes mains d’enfant sur cette immense grille : "On ne peut pas traverser ? Pourquoi ? "
Je me retrouve soudain sur un banc à Paris, sous un grand soleil printanier. Les yeux fermés, je feuillette les pages de mon grand catalogue des souvenirs ; je pioche donc cette journée dans le Sud.
Dans le métro, deux dames surannées parlent de la situation politique au Liban. Elles sont Libanaises, je le reconnais à leur R roulé, à leur visage fermé, à leur gestuelle exubérante. Nous écoutions d’une oreille distraite, avec ma sœur, des bribes de leur analyse de comptoir, ponctuées par le freinage assourdissant du train, les discussions parallèles des voyageurs… - dans l’autre oreille, Ziad Rahbani chantait -
" L’armée libanaise ne pourra pas tenir tête à qui que ce soit, ne nous voilons pas la face, nous n’avons pas d’armée ! " dit l’une.
L’autre acquiesce d’un air contrit.
Nous descendons.
Les gens se promènent paisiblement, la ville est comme engourdie par le retour des beaux jours. Les terrasses sont remplies et les oiseaux chantent.
Nous marchions, rue de Babylone, d’un pas détendu. Je repensais à ces deux femmes et au Liban qui s’embrase quand, soudain, le bruit d’une radio, étouffé par les fenêtres fermées d’une voiture garée sur la chaussée, m’arrache à mon errance mélancolique. Un homme écoute les nouvelles : ça parle de l’Iran, de guerre, d’attaques. Un mélange confus de mots qui me glacent le sang. De l’autre côté, un enfant passe à vélo et, sous un arbre là-bas, des amoureux déjeunent. Je me dédouble : dans mon ciel brille un soleil clément et, là-bas, de l’autre côté, à la maison, les nuits sont blanches et les enfants ne jouent plus.