Je suis debout devant un ascenseur.
Au quatorzième étage d’un hôtel de luxe, à des milliers de kilomètres de chez moi.
Le décor est exécuté à la perfection.
Une seule imperfection : tout est laid.
Rien n’est beau.
Ni les lignes, ni les matériaux, ni l’éclairage, ni l’atmosphère.
Tout est pensé avec soin.
Et tout sonne faux.
Au-dessus de moi, un luminaire aux boules ambrées prétend donner de la grandeur au lieu.
Dans l’axe du hall, une toile improbable joue le rôle de point focal.
Elle ressemble au lieu qui l’expose.
Des fleurs artificielles trônent sur une table en résine.
Une nappe blanche, au tissu suspect, tente d’adoucir l’ensemble.
Le tout compose un décor très soigné de n’importe quoi.
Le hall est glacial. On se croirait dans un frigo.
Un parfum pulvérisé s’infiltre dans les narines.
Je suis impatient de partir.
Comme un poisson dans un bocal qui pense à la mer.
Le mauvais goût a ceci de particulier : il s’étend.
Il envahit.
Il veut embellir.
Et il enlaidit tout.
L’ascenseur arrive. J’entre.
Un homme en tongs me regarde sans saluer.
Un autre, plus jeune, largement nourri, porte du noir griffé en lettres géantes.
Ses yeux ne quittent pas son téléphone.
On s’arrête au septième étage.
Deux femmes entièrement voilées entrent.
L’une porte de grosses espadrilles blanches.
L’autre des escarpins.
On distingue ses yeux.
Enfin, un fragment de beauté.
Elles chuchotent.
Personne ne regarde personne.
Des vies parallèles, enfermées dans la même boîte métallique.
Mais l’ascenseur, lui, parle.
À chaque arrêt, il annonce en deux langues que nous sommes arrivés.
Que les portes vont s’ouvrir.
Qu’elles vont se refermer.
Toujours en deux langues.
C’est le progrès.
La course s’achève.
Le rez-de-chaussée est proclamé avec solennité mécanique.
Les portes s’ouvrent.
Le hall d’entrée s’élève à quinze mètres.
Un lustre semblable à celui de l’étage, en dix fois plus opulent.
Les boules sont plus grandes.
Je gèle encore.
Mon collègue m’attend dans un canapé échappé des Mille et Une Nuits.
— La voiture est là ?
— Oui.
Nous franchissons la porte à tourniquet et sommes happés par la fournaise.
De la Sibérie au Kenya en trois secondes.
J’atteins la voiture.
Avant d’y entrer, je lève les yeux vers la façade.
Elle est fidèle aux intérieurs.
Des bolides aux couleurs criardes stationnent devant l’hôtel.
La classe.
Direction l’aéroport.
À présent, j’en suis presque certain :
l’enfer n’est pas le feu.
C’est le mauvais goût.