Ghada Karam est une autrice libanaise. Après avoir étudié à l’Institut Glion d’Enseignement Supérieur et à l’Université de Liverpool, elle a acquis une précieuse expérience en travaillant dans le marketing au sein de l’industrie hôtelière. Plus tard, elle a découvert sa passion pour l’écriture. Dans le cadre du Salon des Signatures, Ghada Karam signe son premier roman, Precarious Loves, paru aux éditions Artliban Calima, le mercredi 3 décembre 2025 de 16h à 19h à l’Ordre des Médecins - Tohwita.
Pourquoi le titre Precarious Loves (Amours précaires) ?
L’amour est la force motrice qui nous pousse à avancer dans un monde sans repères. Pourtant, maintenir des relations durables n’a rien d’évident, et cette quête de stabilité peut, paradoxalement, engendrer un sentiment d’insécurité. C’est particulièrement vrai au Liban, un pays où tout peut s’effondrer à tout moment.
Que révèle le titre sur les relations des personnages entre eux, avec Beyrouth et avec eux-mêmes ?
Le roman explore l’amour sous toutes ses formes, qu’il soit romantique, parental, amical ou encore lié à l’attachement à sa ville. Chacun des douze personnages est confronté à ses propres crises, où l’amour joue un rôle central. Khalil, par exemple, est un boulanger au revenu modeste qui peine à se procurer le médicament dont sa fille a besoin, dans un pays frappé par une grave pénurie pharmaceutique. El Don est une autre figure paternelle, marquée à jamais par une épreuve douloureuse vécue dans sa jeunesse.
Mais évidemment, dans une ville aussi vibrante que Beyrouth, toutes les relations ne sont pas aussi sombres. L’amour sait encore se faire lumineux.
C’est le cas de Maya et Christelle, deux jeunes femmes dynamiques, ainsi que d’Ali, un chauffeur de taxi d’une vingtaine d’années, qui vivent tous trois les débuts d’une histoire d’amour. L’histoire de Lina, quant à elle, est une ode à la résilience et à la solidarité féminine. Aurait-elle été la même femme sans le soutien inattendu des autres ? Le plus jeune de la bande est Zein, et je ne cache pas mon faible pour ce personnage, introduit bien après la finalisation du roman. La passion de cet adolescent et podcasteur pour sa ville l’incite à engager le dialogue avec les passants qu’il interroge pour nourrir ses sujets.
Mais face à ce qui s’annonce, l’amour de ce jeune homme pourrait-il résister à l’explosion qui surviendra ?
Vous avez assisté à l’explosion de Beyrouth depuis l’étranger, à travers votre téléphone. Pouvez-vous décrire la dissonance émotionnelle que l’on ressent en vivant une telle tragédie à distance ? Comment cette expérience a-t-elle influencé le ton du livre ?
Oui, en effet. Je vivais en Thaïlande avec ma famille ce jour-là, lorsque, en fin de soirée, les vidéos de l’explosion nous sont parvenues. Comme pour beaucoup de Libanais vivant à l’étranger, il nous était impossible de rentrer au Liban cet été-là, en raison des restrictions de voyage imposées par la pandémie. Nous dépendions donc des ressources qui nous étaient accessibles : les appels vidéo, les réseaux sociaux et les rares informations relayées par les chaînes internationales qui en parlaient encore. Mais, aussi tristes que nous étions, notre désarroi ne pouvait en aucun cas se comparer à celui des victimes ou de leurs familles.
Je me demande souvent si le roman aurait été le même si j’avais vécu l’explosion en personne. Les personnages auraient-ils été les mêmes ? Auraient-ils pris les mêmes décisions ? Et puis, je réalise, avec le recul, que la réponse est oui : ces personnages incarnent les origines multiples de Beyrouth. Chacun, à sa manière, suit le même raisonnement : « Conquiers tes circonstances, ou retrouve-toi conquis par elles. »
Pour mieux répondre à la question, je dirais que c’est surtout dans les derniers chapitres que la distance géographique m’a été la plus utile. Je ne pense pas que j’aurais été capable de terminer ce roman si j’avais vécu l’explosion moi-même.
Le livre s’inspire-t-il de témoignages réels ou d’histoires personnelles ?
Le roman est divisé en deux parties. La première rassemble les récits de douze personnages. Cette partie est entièrement fictive, aussi fictive que possible, si l’on considère que les romans réalistes s’inspirent toujours, d’une manière ou d’une autre, de la réalité. La seconde partie retrace l’explosion, depuis l’arrivée des pompiers sur les lieux jusqu’au nettoyage des zones sinistrées. Pour y parvenir, j’ai dû faire appel à d’autres personnes afin de compléter le récit que je m’étais imaginé après l’explosion. Cela incluait un ensemble de récits personnels (ceux d’amies ou de proches présents à Beyrouth ce jour-là), mais aussi des témoignages et des documentaires, dont certains retraçaient le déroulement des événements, étape par étape, avec un niveau de détail presque hallucinant.
Dans quelle mesure s’enracine l’explosion dans des récits documentés, et quelle part provient de votre propre imagination face au paysage social de Beyrouth ?
La plus grande partie du roman est issue de mon imaginaire, nourri par mes observations de la structure sociale libanaise. Je voulais mettre en avant le peuple : d’abord parce que, dans un pays où la politique occupe une place si centrale, on a tendance à l’oublier ; ensuite, parce qu’il le mérite amplement. Ainsi, une large part du roman lui est consacrée. Et avec les origines si diverses des personnages, j’aime penser que j’ai su représenter une belle mosaïque de notre société.
Les derniers chapitres, ceux qui évoquent l’explosion, sont à la fois le fruit de l’imaginaire et de la connaissance. Après avoir passé de longs mois à côtoyer ces personnages, je pouvais presque deviner comment chacun d’eux réagirait face à un drame d’une telle ampleur.
Vous avez choisi une structure en mosaïque, racontant l’histoire à travers différentes voix. Pourquoi cette forme fragmentée et polyphonique vous a-t-elle semblé la plus juste pour raconter cette histoire ?
C’était un choix assez… osé, on va dire. Ce n’était peut-être pas la décision la plus évidente pour débuter une carrière en littérature.
Travailler avec un seul personnage, sur un seul arc narratif, est déjà assez complexe à gérer. Alors, que dire de douze personnages différents, chacun avec sa vie, ses préférences, ses faiblesses et, bien sûr… ses amours, tous singuliers ? Mais ce choix était presque essentiel, car derrière ces voix distinctes, on en perçoit une autre : celle, dissimulée, de Beyrouth. Et à partir de là, n’est-ce pas la meilleure façon d’exprimer les pensées d’une ville que par celles de ses habitants ?
Qu’est-ce que la fiction vous a permis d’explorer que d’autres genres, comme le récit personnel ou le journalisme, ne permettaient pas ?
Écrire de la fiction était mon seul véritable désir pour ce premier projet. Quoi qu’il en soit, n’ayant pas vécu l’explosion, je ne pouvais pas en parler dans un récit autobiographique. Quant à une approche plus journalistique, elle aurait exigé certaines qualités, notamment celle de mener une enquête sur le terrain. Je ne me sentais pas capable de le faire, surtout face à une tragédie d’une telle ampleur.
Quel a été le coût émotionnel de l’écriture de ce livre ? Le processus d’écriture vous a-t-il aidée à apaiser votre chagrin et votre culpabilité, ou a-t-il au contraire rouvert des blessures ?
J’ai d’abord eu du mal à répondre à cette question, avant d’en comprendre la raison. ‘Amours précaires’ n’est pas seulement un roman sur l’explosion du port de Beyrouth, mais avant tout l’histoire d’une ville, une ville ancienne, belle, mais aussi négligée. Ce rappel était essentiel pour moi, car ma première motivation, en me lançant dans ce projet, était de parler des gens. Ce n’est que plus tard que j’ai choisi d’ajouter une seconde partie consacrée à l’explosion du port de Beyrouth, ce qui explique la structure en deux volets distincts du livre.
J’ai pris beaucoup de plaisir à travailler sur les récits des douze personnages. En me plongeant dans leurs histoires, je me suis sentie plus proche du Liban, un pays que je ne connais qu’à travers mes voyages. Ce travail a été long, mais il m’a profondément réjouie.
C’est surtout la seconde partie du roman qui s’est révélée la plus difficile à écrire, notamment après avoir visionné tous les documentaires, écouté les témoignages et lu les articles consacrés à l’explosion. Ce qui m’a le plus horrifiée, c’est la vitesse de la destruction : on n’avait presque pas le temps de réfléchir ni de réagir. En un claquement de doigts, toute la ville s’était transformée en un paysage apocalyptique, digne d’un film hollywoodien. Cette brutalité, cette fulgurance, c’est précisément ce que je voulais transmettre dans le roman.
Quelles conversations ou émotions espérez-vous que ce livre suscite chez les lecteurs libanais ? Et chez les lecteurs à l’étranger ?
À travers ses multiples voix, le roman explore en profondeur les différentes facettes de la personnalité de chaque personnage. Combien révèlent-ils d’eux-mêmes aux autres ? À qui choisissent-ils d’accorder leur confiance ? Quelles forces intérieures dissimulent-ils ?
La diversité de ces personnages reflète aussi la richesse du tissu social libanais. Notre culture nous a appris à détourner le regard de tout ce qui ne nous ressemble pas, ce fameux nous contre eux que nous connaissons si bien. Ainsi, nous en venons parfois à oublier la véritable valeur de notre identité métissée. Malheureusement, c’est souvent dans ces moments où le tragique l’emporte que nous prenons conscience, avec une lucidité douloureuse, de la force et de la fulgurance de notre solidarité collective.
