Des recherches récentes menées en Calabre ont mis en lumière quelque chose de profondément ancien : parmi les vieux cépages retrouvés dans le sud de l’Italie figurent des variétés dont les racines génétiques et historiques traversent la Méditerranée, vers la Grèce, Chypre et le Liban. Parmi elles : le Merweh.
Pour certains, c’est une surprise. Pour d’autres, une confirmation. Pour moi, c’est surtout une évidence, le sentiment clair que la terre se souvient avant nous, et souvent mieux que nous.
Le Merweh n’est pas arrivé dans ma vie au moment où j’ai commencé à faire du vin. C’est lui, au contraire, qui m’y a conduit. Bien avant les caves, les bouteilles ou les mots, il existait déjà dans mon paysage intérieur.
Il est lié à mes souvenirs d’enfance, à ces étés passés au village, à Nehla, chez mes grands-parents. Les vacances avec mes cousins, les longues journées perdues dans la montagne, entre les oliveraies, les forêts et les chemins de terre. On marchait longtemps, on avait soif, et on l’étanchait avec les raisins dorés accrochés aux arbres. Ces raisins, c’était du Merweh. Ils faisaient partie du paysage, sans nom, sans question.
Puis venaient les vendanges. Le Merweh pour l’arak, pour les raisins secs, pour la mélasse. Des journées partagées avec teta, jedo et mon père, toute la famille réunie, avançant lentement à dos d’âne sur les chemins de la montagne. Ces gestes n’étaient pas des projets. Ils étaient une manière de vivre, de transmettre, d’habiter le territoire.
C’est en revenant à ces souvenirs que j’ai compris que le Merweh ne fait pas seulement partie de mon histoire familiale, mais de notre identité. De l’identité de la montagne elle-même. Le travailler aujourd’hui, lui redonner une place, une voix, une valeur, n’est pas un simple choix viticole. C’est un retour aux sources, et surtout une confirmation de l’identité de nos terroirs. Une fidélité à quelque chose de profondément enraciné, transmis, vivant.
Pendant des années pourtant, ce cépage a été questionné. Son origine débattue. Sa légitimité mise en doute, comme si sa valeur ne pouvait exister qu’une fois validée par une voix extérieure, par une analyse ou par un laboratoire. Ce réflexe est familier au Liban. Il ne traduit pas un rejet de notre héritage, mais une fragilité façonnée par l’histoire, celle d’un pays qui a appris à douter de lui-même.

Mais les vignes ne demandent pas la permission.
Le Merweh pousse à travers les montagnes libanaises, des basses altitudes aux hauteurs. Il subsiste dans de vieilles parcelles, parfois oubliées, parfois préservées par l’habitude et la continuité. Ces vignes n’ont pas été plantées pour prouver quoi que ce soit. Elles ont été plantées pour nourrir, pour distiller, pour transmettre. Leur présence n’est pas anecdotique. Elle est profondément enracinée.
Les recherches récentes ne changent pas cette histoire. Elles la confirment autrement. Elles rappellent que la Méditerranée n’a jamais été figée, mais un espace de circulation, d’échanges et de mouvements. Que les vignes ont voyagé avec les hommes et les civilisations. Trouver des traces de Merweh ailleurs n’est pas une contradiction. C’est une empreinte.
Le véritable enjeu n’a jamais été l’origine. Le véritable enjeu a toujours été la confiance. Faire confiance à notre terre, à nos agriculteurs, à l’intelligence silencieuse des vignes qui ont traversé les siècles.
Le Merweh n’est qu’une voix parmi d’autres. À ses côtés se tiennent l’Obeideh, le Zitani et d’autres variétés encore méconnues. Les travailler avec rigueur et respect n’est pas un acte de nostalgie. C’est un acte de responsabilité.
L’identité n’est pas quelque chose que l’on invente ou que l’on défend. C’est quelque chose que l’on cultive, lentement, dans le temps.
Si le Merweh parle aujourd’hui, dans les vignes et dans les bouteilles, ce n’est pas parce qu’on lui a donné la parole. C’est parce qu’il a toujours eu quelque chose à dire.
Maher Harb est le fondateur de "Sept Winery"
https://levinsept.com - @septwinery
