L’exposition de Diana Bou Salman est une traversée de notre paysage intérieur où l’abri n’est plus une certitude mais un espace vulnérable soumis aux forces du territoire et du temps. Architecte et scénographe de formation, céramiste autodidacte et sensible, elle compose pour sa première exposition solo une géographie intime du Liban faite de maisons désertées, d’animaux silencieux et de refuges ambigus, et questionne la relation entre refuge, territoire et identité. Ombres et Abris déconstruit l’idée d’un abri stable et rassurant et invite à repenser l’habitat comme une expérience vécue, profondément humaine et fragile.
Entretien avec Diana Bou Salman
Est-ce que vous pouvez nous présenter cette exposition et son origine ?
Cette exposition a été pensée il y a déjà quelque temps et produite durant cette dernière année avec la galerie Janine Rubeiz. J’avais participé il y a trois ans à l’exposition Encounters pour les 30 ans de la galerie, et à partir de là notre relation s’est construite. Je suis née à Paris, mais j’ai toujours beaucoup fréquenté le Liban, et cette exposition est vraiment une manière de revenir à cette mémoire.
On commence par la ville. J’ai voulu accrocher ces architectures, semblables à des maquettes, à hauteur du regard pour qu’on puisse s’y glisser. Aucune figure humaine n’est présente pour ne pas entraver l’imaginaire, afin que le regard du visiteur se pose à hauteur d’œil et qu’il se projette mentalement dans ces bâtiments. Le rideau sur les façades instaure un mouvement continu, les bâtiments semblent délaissés, mais une forme de vie persiste à travers les animaux, qui apparaissent comme des figures allégoriques : les chiots errants, figures du marginalisé, les chats dormants qui sont apaisants, et les chèvres comme symbole de résilience. Un petit livret en céramique, reproduction du mien, marque le début de la réflexion sur l’exposition. Les oxydes utilisés pour l’écriture et les croquis sont inscrits dans la masse, indélébiles. Au mur, des bas-reliefs fixent dans le temps la mer, la montagne et la ville, comme des cadres familiers évoquant le regard, l’intime et nos manières d’habiter.
Vient ensuite la montagne. Mon intérêt pour elle naît de l’observation d’habitations délaissées, constructions inachevées par la guerre ou le manque d’argent, symboles d’échec. Cette perception a changé lorsque j’ai découvert un troupeau de chèvres réfugié dans l’un de ces bâtiments. Là où l’homme avait échoué, l’animal redonnait la vie. La chèvre est devenue pour moi une figure de résilience. En recherchant à l’Arab Image Foundation, je suis tombée sur une image d’une cabane à Ayn Zhalta, le premier abri que j’ai reproduit. L’exposition explore ces refuges sous diverses formes. L’image d’un berger tenant sa chèvre est apparue : notre guide, et une figure mystique à travers l’exposition.
Enfin, la mer représente la sortie vers le monde réel. Cette partie rompt avec les autres, réalisée en terre brute sans démaillage. Ici, les couleurs viennent de pigments intégrés dans la masse, et le démaillage symbolise une ouverture, un renouveau. L’aigrette, seul animal émaillé en blanc, contraste avec les autres en terre noire. Elle est la seule figure qui peut s’échapper, s’envoler, tandis que le reste est ancré dans la réalité.
La pièce finale, qui est à la fois introduction et conclusion, rassemble les trois univers. On y voit un troupeau de chèvres en ascension, et une flore ornementale qui caractérise chaque espace. Inspirée des triptyques religieux, cette pièce invite à méditer sur ce qui nous entoure et se dévoile progressivement.

Pourquoi avoir structuré le parcours autour de la ville, de la montagne et de la mer ?
Ces trois paysages sont indissociables du Liban. On est toujours entre ces trois univers. J’ai voulu travailler en triptyque : la ville comme espace habité et déserté à la fois, la montagne comme lieu de résilience, et la mer comme ouverture.
Le titre Ombres et Abris évoque une forte ambivalence. Que signifie-t-il pour vous ?
Après l’explosion du port, l’idée de l’abri qui s’effondre, qui blesse est devenue centrale, mais c’est aussi cette idée de faire la paix et de retrouver, à travers ces habitations, une réelle protection. L’ombre, c’est le fantôme qui nous suit, et ce sont deux notions indissociables, nourries l’une par l’autre.
Pourquoi avoir choisi exclusivement la céramique comme matériau ?
Parce que c’est une matière instantanée, de même que la terre ou l’argile, elle permet de saisir quelque chose en mouvement, de figer un souvenir. Elle est extrêmement fragile pendant tout le processus, puis devient presque incassable après la cuisson. Il y a là une métaphore évidente de la vulnérabilité et de la résilience. Et historiquement, la céramique est une mémoire archéologique : elle traverse le temps.

Votre formation d’architecte influence-t-elle votre travail d’artiste ?
Oui, mais je ne construis pas des bâtiments, je construis des récits autour de l’espace. Ce qui m’intéresse, c’est de créer des imaginaires, de raconter des histoires à travers des lieux qui nous habitent tous, en invoquant des mémoires partagées qui résonnent avec les visiteurs.
Comment souhaitez-vous que le spectateur se positionne face à vos œuvres ?
Comme il veut : observateur, habitant, témoin. Certains rêvent d’y vivre, d’autres non. Ce qui m’importe, c’est que chacun puisse s’y projeter.
Après cette première exposition solo, vers où pensez-vous diriger votre recherche ?
Pour moi, ce n’est qu’un point de départ. Ce n’est pas une conclusion, mais une ouverture. J’aimerais continuer à explorer ces thèmes, travailler davantage les échelles, les bas-reliefs, la vidéo, ne plus seulement invoquer la mémoire, mais travailler à partir d’un vécu présent, en transformation permanente.