À l’occasion de la parution de son roman « Les Yeux du Papier », le Père Michel Kanbar sera l’invité d’une table ronde suivie d’une séance de signature le samedi 7 mars 2026 à 15h au Salon du livre d’Antélias, à l’église Saint-Élie. Cette rencontre réunira des personnalités culturelles et ecclésiales de premier plan : le Monseigneur Maron Ammar, évêque maronite de Saïda, le poète Henri Zougheib, ainsi que madame Nidal Haddad, éditrice et fondatrice des Éditions Artliban Calima, qui assurera la modération. Dans cet entretien, l’auteur revient avec profondeur sur la genèse de son ouvrage ainsi que sur le message humain et moral qu’il souhaite transmettre à travers ce récit inspiré d’archives authentiques du XIXe siècle.
Quel est le message principal que vous souhaitez transmettre au lecteur à travers « Les Yeux du Papier » ?
Je veux dire au lecteur que l’histoire n’est pas seulement un récit d’événements, mais un miroir de l’être humain : de sa faiblesse, de ses accusations, de sa quête permanente de vérité et de sa capacité à se relever après la blessure. Le roman est fondé sur des documents authentiques du XIXe siècle, et sur onze pièces d’archives qui m’ont révélé l’ampleur de l’injustice qu’une personne peut subir à cause d’une rumeur ou d’une accusation infondée. Mon message est de ne pas accepter les accusations toutes faites, et de nous apprendre la patience, ainsi que le retour à la vérité avant de porter un jugement. Ce roman est un appel à la réconciliation de l’être humain avec lui-même et avec les autres, et à redonner à la conscience sa place de premier guide vers une vie juste.
Pourquoi avez-vous choisi d’écrire l’histoire dans un style littéraire plutôt que dans un style académique traditionnel ?
En tant qu’historien, je sais que la lecture de l’histoire peut être ardue pour le grand public. Dès mes débuts, certains collègues universitaires m’ont reproché de ne pas écrire l’histoire selon le style rigide conventionnel. Mais j’étais convaincu que les gens ne liront l’histoire que s’ils l’aiment, et ils ne l’aimeront que si elle touche leur cœur. Dans mes recherches universitaires, je me suis tenu au style académique, mais dans mes écrits personnels, j’ai fait un autre choix : raconter l’histoire dans une langue poétique, vibrante de vie, afin que le document figé devienne pulsation, et que l’événement redevienne humain. Cette approche a permis de rapprocher l’histoire des lecteurs et de rendre les faits plus accessibles et plus profonds.
Qu’est-ce qui vous a attiré dans les onze documents sur lesquels repose l’intrigue du roman ?
Au cours de mes recherches dans les archives de Aïn Warqa, j’ai été frappé par un ensemble de documents accusant l’évêque Youssef Rizk d’avoir incité à un meurtre à Bzommar en 1853. Ces documents étaient bouleversants, car ils renversaient l’image d’un homme historique connu pour ses réformes et son action éducative. Je me suis retrouvé face à une question grave : comment un innocent peut-il être accusé, et comment un document peut-il rétablir son droit après de longues décennies ? Ces archives ont constitué l’étincelle initiale du roman. Je ne souhaite pas révéler les détails afin de préserver le suspense, mais ce que j’ai découvert dans les archives m’a suffi pour comprendre que j’étais face à une affaire humaine, morale et judiciaire — et qu’il était de mon devoir de la raconter d’une manière qui sauvegarde la vérité et rende justice à la personne.
Quel est l’objectif de transformer une affaire historique en roman ? Et pourquoi maintenant ?
L’objectif est d’atteindre un large public. Les grandes questions historiques restent souvent confinées aux ouvrages spécialisés. Le roman, en revanche, possède une capacité exceptionnelle à faire parler le passé d’une manière qui permet au lecteur de vivre l’événement, et pas seulement de le lire. Mais il existe une autre raison, plus urgente : nous vivons aujourd’hui dans un monde où les accusations se propagent à une vitesse fulgurante sur les réseaux sociaux, où la réputation de personnes, de dirigeants et de figures publiques peut être ternie en quelques minutes. Le roman veut dire : arrêtez. Ne portez pas de jugements hâtifs, injustes et blessants. Apprenez du passé que la vérité demande du temps, et que l’être humain mérite la justice avant le verdict.
Le roman aborde l’accusation et l’innocence, mais aussi les conflits intérieurs de l’être humain. Que vouliez-vous montrer dans cette dimension psychologique ?
Je voulais montrer que le mal ne commence pas par un crime, mais par un mot. Et que l’être humain, lorsqu’il est accusé injustement, vit un conflit intérieur plus douloureux que la souffrance physique. À l’inverse, le meurtrier lui aussi affronte sa conscience : il peut fuir d’abord, mais il ne peut pas échapper à la vérité qui le poursuit. Le roman met en lumière la conscience comme personnage central invisible :
• la conscience qui s’éveille,
• la conscience qui hésite,
• et la conscience qui se relève des cendres pour dire la vérité.
Je voulais redonner au lecteur confiance dans le fait que la justice ne réside pas seulement dans les tribunaux, mais aussi dans le cœur.
Quel est le lien entre « Les Yeux du papier » et votre vie personnelle ainsi que votre parcours d’historien et d’homme d’Église ?
Le roman me ressemble sans que je m’en rende compte : je suis un homme qui vit au milieu de l’histoire, des gens et de l’Église. J’aime la vérité, je la défends, et je vois chaque jour comment un mot imprécis peut blesser des innocents. En tant que prêtre, j’accompagne les personnes dans leurs combats intérieurs. En tant qu’historien, j’accompagne les documents dans leur lutte contre l’oubli. « Les Yeux du Papier » est le point de rencontre entre ces deux dimensions de ma vie : entre le document silencieux et l’être humain souffrant, entre le passé qui veut parler et le présent qui doit écouter.