De retour d’un voyage, je descends de bon matin retrouver ma rue.
Je marche dans les ruelles d’Achrafieh avec, sur mes écouteurs, le tout premier album d’Elton John pour me ramener au feeling du passé. Les chansons défilent, et un sentiment d’autrefois m’envahit … “Sixty Years On”, “First Episode at Hienton”, “Border Song”, “The Greatest Discovery” … les chansons se succèdent avec une délicieuse nostalgie …
Je marche sur le trottoir lissé par les pas des Achrafiotes à travers les années. Tant de gens ont arpenté ces rues que leurs fantômes semblent y être toujours là. Tout ce vécu a rempli ces ruelles d’un attachant air de vieillesse.
Les immeubles des années 40 et 50 sont encore là, rassurants, offrant à la rue ce sentiment de bien-être bien en accord avec les chansons d’Elton des années 70.
Ces immeubles de cinq à six étages, jadis conçus à une échelle bien plus humaine que celle de nos jours, sont encore bien entretenus, avec les moyens modestes de leurs habitants. Tellement plus jolis que les nouveaux buildings imposants avec leurs clôtures hostiles et leurs systèmes de sécurité. Et surtout ce granit laid qui les recouvre de partout voulant exhiber un luxe qui n’en n’est pas un.
Dans ces vieilles ruelles, les balcons sont fleuris et les entrées simples et propres.
Les tantes d’Achrafieh, debout sur leurs vérandas, arrosent leurs plantes en guettant la rue, comme des guetteuses chacune à son poste.
De nouvelles tantes ont succédé aux anciennes. Ces tantes d’Achrafieh semblent appartenir à une race unique qui se perpétue sans changer d’un iota… Heureusement !
J’en aperçois une qui arrose ses géraniums. Elle me fait un 'bonjour' poli. C’est elle qui offre à chaque passant le bonheur de marcher dans sa rue et le privilège d’appartenir à son quartier.
Ces tantes sont pour Achrafieh un vrai trésor .
Les magasins d’antiquité aussi sont toujours là, avec leurs meubles d’une autre époque, leurs vitrines qui ne changent pas; une même disposition de tous leurs objets.
Des décors réconfortants qui demeurent immobiles .
Je me demande comment ces antiquaires paient leur loyer. On voit rarement chez eux, des clients. Assis au fond du magasin, devant un élégant bureau ‘Empire’, deux hommes discutent autour d’une tasse de café. Ils parlent sûrement de leurs enfants et de leurs exploits à l’étranger. Car ici, les vieux vivent à travers leurs enfants.
Je continue ma marche et mes rêveries.
Elton s’est tu.
Je dois tout de suite trouver une autre musique issue du passé. Je farfouille dans ma mémoire et me rappelle une chanson de Cat Stevens, qui était très particulière. Je l’attrape vite avant de l’oublier.
La magie de la technologie de nos jours c’est qu’on peut revivre un vieux souvenir juste en tapant un mot sur son téléphone et voilà le passé qui resurgit dans vos oreilles.
Je tape sur mon Spotify ‘O Caritas’. Le titre s’affiche comme une information banale.
Je m’engage dans une nouvelle ruelle aussi paisible que la précédente, bercé par les notes onctueuses de ‘O’ Caritas’, un mélange bizarre de musique grecque et pop dont les paroles sont en latin. Une perle de mon passé …
Je me rappelle encore de chaque phrase, chaque mot ...
Un miracle de ma piètre mémoire ...
Devant moi un énorme bougainvillier aux fleurs violettes jaillit d’un mur de grès.
Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle la ‘majnouneh’. Ses fleurs violettes sont enchevêtrées avec les minuscules pétales blanches d’un jasmin qui répand son parfum sur la ruelle. Je remplis mes poumons.
Une vieille maison abandonnée se tient debout derrière un portail rouillé. Une arcade recouverte de feuillages. Image de toute beauté. Le toit est éventré; probablement par un obus…Ses propriétaires doivent sûrement se trouver au Canada ou en Australie; écœurés ils n’ont probablement jamais voulu la réparer, ou la vendre. Mais un jour j'espère, ils feront fortune et reviendront la retrouver, après avoir réalisé que leur bonheur se trouve encore ici dans ces ruelles, parmi ces tantes, et sur ces trottoirs maltraités.
Les ruelles d’Achrafieh sont devenues mon précieux abri ; c’est le radeau de la Méduse de mon Liban naufragé. Aucun autre endroit sur terre ne me procurera un tel bien-être’.
Heureusement ! .. car c’est bien cela qui ne laissera jamais ce pays mourir.