Fairouz
Je suis de la génération 1958.
Mon éveil à la vie eut lieu en 1962, à l'âge de trois ans.
Pourquoi trois ans ?
Parce que mes plus anciens souvenirs remontent à cet âge.
Comme une frontière invisible entre le néant et la mémoire.
Je me rappelle du jardin d'enfant rouge du Petit Lycée.
De Madame Yazbeck, notre jardinière, sillonnant Beyrouth dans sa Volkswagen.
De mon plus vieil ami, Elia.
Et de la Mercury bleue de mon père, garée devant l’immeuble.
Et puis… cette voix.
Depuis que j'ai ouvert les yeux, il n'y a pas eu un jour sans Fairouz.
Au matin d'une boulangerie, au soir d'une terrasse à la montagne, dans les cafés de la rue Hamra.
Elle n'était pas un choix.
Elle était là.
Sa musique, sa voix : un équilibre singulier, un mélange audacieux. À une époque dominée par les longues mélopées venues d'Égypte, les frères Rahbani introduisirent d'autres rythmes, une ouverture, une modernité presque dérangeante.
Et puis, en 1957, au Festival de Baalbeck, ce qui n'était encore que tentatives et débuts, devint révélation.
Ce soir-là, le Liban trouva sa voix.
Et cette voix, c'était Fairouz.
Moi, je ne l'ai jamais découverte. Je suis né dedans.
Elle était la brise qui soufflait sur ma vie. Une présence douce, constante, invisible. Elle accompagnait mes matins sans les troubler. Elle remplissait mes silences sans les briser.
Elle s'est inscrite dans l'ADN libanais.
La preuve ? Mon fils Karim, parti poursuivre ses études aux États-Unis, m'appela un jour depuis Boston :
— Tu sais papa ? Ici, j'écoute Nassam Alayna el Hawa.
Je compris alors que rien ne s'était perdu. Que la voix avait traversé la mer.
Comme elle traverse le temps. Mes matins d'enfant, les routes de mon adolescence, les silences de l'absence.
Fairouz n'est pas seulement une voix.
C'est ce visage que je n'ai jamais rencontré.
Qui ne m'a jamais quitté.