Prémisse
Et si regarder n’était pas un préalable à l’action mais une action en soi ?
Plan fixe
On me demande parfois ce que je fais quand je ne crée pas.
Je regarde.
Et je prends cette activité très au sérieux.
Regarder n’est pas une pause dans le travail. C’est le travail lui-même. Dans une époque obsédée par la production et l’opinion, regarder est devenu un geste marginal. Il ne se partage pas facilement, ne se monétise pas. Il ne prouve rien. C’est précisément pour cela qu’il m’intéresse.
Contrechamp
Filmer avec les yeux est une manière de rester attentive sans vouloir produire immédiatement du sens. C’est accepter une certaine passivité active. Le cinéma m’a appris que le sens n’est pas contenu dans l’image mais dans le rapport entre les images. Un geste n’existe pas seul. Il existe parce qu’il est précédé par un silence, suivi par un regard, interrompu par autre chose. La vie fonctionne de la même manière. Elle ne se donne jamais entière. Elle se fragmente.
Coupe franche
Je me méfie de la tentation de l’histoire. Raconter souvent c’est refermer. Donner une cause, une conséquence, une morale. Regarder, au contraire, c’est accepter l’inachèvement. C’est admettre que certaines scènes n’ont pas de fin, que certains désirs n’ont pas de nom et que ce n’est pas un problème. L’inconfort est souvent plus honnête que la clarté.
Gros plan
Filmer avec les yeux c’est aussi refuser l’illusion de la transparence. Voir n’est jamais neutre. Le regard est incarné, traversé par le désir, la fatigue, l’histoire. Il n’y a pas d’image innocente. Il n’y a que des regards plus ou moins conscients de ce qu’ils font.
Le désir par exemple, n’a pas besoin d’être nommé pour exister. Il circule dans des détails insignifiants: une nuque, un retard, une façon de se taire. Il ne promet rien. Il ne raconte rien. Il apparaît puis disparaît. Le regarder sans vouloir l’attraper est une discipline.
Hors champ
Dans le travail artistique, cette manière de regarder est inconfortable mais essentielle. Elle va à l’encontre de la volonté de maîtrise. On voudrait savoir à l’avance ce que l’on cherche, ce que l’on va dire, ce que l’on va montrer. Or regarder vraiment implique de ne pas savoir. De rester disponible. De risquer l’ennui, le doute, la dispersion. Elle précède toute intention. Avant le texte, avant la scène, avant le mouvement, il y a cette phase silencieuse où l’on absorbe. Où l’on se laisse traverser. Filmer avec les yeux, c’est refuser de décider trop vite ce que l’on pense. C’est laisser au réel le temps de se formuler lui-même.
Il y a là une éthique du regard. Ne pas tout prendre. Ne pas tout montrer. Ne pas tout comprendre. Accepter que certaines images ne deviennent jamais des œuvres. Qu’elles restent là où elles sont dans le corps, dans la mémoire floue, dans une sensation qui reviendra peut-être plus tard autrement. Ou pas.
Coupe
On nous demande sans cesse de prendre position.
D’avoir une opinion.
De conclure.
Je préfère suspendre.
Carton intermédiaire
Je n’écris pas pour dire ce que je pense.
J’écris pour voir ce que je regarde.
Le regard n’éclaire pas.
Il dérange.
Dernier Intertitre
Ici, le texte pourrait conclure.
Mais conclure serait trahir le regard.
Le regard n’a pas fini.
Le texte, si.
Coupez.
Photo prise par @Mirna Maalouf