Je suis revenu à Beyrouth à la fin de décembre 2015, au cœur du tumulte. J’avais quitté le pays en 1990, au terme de la guerre civile. La ville étouffait sous la crise des ordures ; moi, je rentrais après vingt-cinq années. Un retour instinctif. Inavoué. Presque inexplicable.
Beyrouth me manquait. Elle me manquait trop. Urgemment. J’ai senti la nécessité de faire, de créer, de répondre par l’art. La photographie s’est imposée comme une évidence : raconter le chaos à travers ceux qui le transfigurent, les artistes. Leur vie, leur résistance, leur beauté fragile. De cette urgence est né Be Creative… Artists Made in Lebanon, un livre-objet, presque haute couture, réunissant peintres, sculpteurs et créateurs, tentative de me réancrer dans une scène que j’avais quittée sans jamais l’abandonner.
Très vite pourtant, j’ai compris que cela ne suffisait pas. Ni à moi, ni à ce public libanais qui me connaissait déjà, reconnaissait une signature façonnée à Paris, la respectait, tout en m’attendant ailleurs.
Il fallait aller plus loin. Faire quelque chose de viscéral. De charnel. De profondément enraciné dans ma ville natale. J’ai imaginé Beyrouth comme une femme : belle, abusée, épuisée, comme nous tous, mais portée par un cœur immense. De cette vision sont nés La Marianne du Liban et le projet BERYTUS… A Glorified City.
Puis la révolution de 2019 a éclaté.
Le projet est devenu viral.
Et sont venues la crise économique, puis la pandémie, bouleversant les trajectoires, renversant les certitudes, redessinant les regards.
Beyrouth, elle, continuait de tenir debout.
Jusqu’au 4 août 2020.
L’explosion.
La sidération.
La ville éventrée.
Je me suis retrouvé face à une question brutale, presque indécente tant elle semblait théorique au milieu des ruines : partir ou rester ? Rejoindre la France, ou m’obstiner ici ?
La réponse s’est imposée sans discours.
Je suis resté.
Rester, c’était lutter, culturellement, obstinément, avec les moyens que j’avais. Transformer la stupeur en action. Par amour de l’art, par foi dans la résistance culturelle, je me suis lancé sans peur dans le commissariat d’exposition et j’ai ouvert, en 2021, ma première galerie en plein cœur de Beyrouth, à Gemmayzeh — là même où la poussière des morts n’avait pas encore fini de retomber, où les murs portaient encore la brûlure du souffle.
Pour moi, c’était un acte de résistance.
J’avais traversé l’enfer du 4 août, comme tant de Beyrouthins.
Mais c’est par l’image que j’ai choisi de me battre.
L’aventure a commencé ainsi — fragile et lumineuse à la fois.
Une expérience qui m’a appris à regarder autrement : continuer d’être artiste, tout en accompagnant les artistes ; les pousser à explorer, et surtout à assumer, la photographie comme territoire de création à part entière.
Aujourd’hui, cinq ans plus tard, la galerie est devenue bien plus qu’un espace d’exposition.
Elle est un lieu de dialogue, de transmission et de prise de risque. Un laboratoire visuel où se croisent générations, pratiques et regards. J’y défends une photographie exigeante, contemporaine, affranchie des catégories figées — documentaire, plasticienne ou expérimentale — ainsi que des peintres lorsque leur travail est porté par une nécessité intérieure.
J’y accompagne les artistes comme on accompagne des trajectoires : avec rigueur, confiance et fidélité. Certains y font leurs premiers pas, d’autres y approfondissent une œuvre déjà reconnue. Ce qui m’importe n’est ni l’effet ni la mode, mais la justesse du geste, la force d’une vision.
La galerie s’inscrit dans Beyrouth comme un battement supplémentaire. Elle dialogue avec la ville, ses blessures, sa vitalité, sa mémoire, ses métamorphoses. Chaque exposition est pensée comme un récit, une prise de position, une manière de dire que la création reste possible — et nécessaire — même dans l’incertitude.
J’ai voulu un lieu ouvert, exigeant sans être fermé, ancré localement mais tourné vers l’international. Un espace où les talents émergents rencontrent des voix établies, où les œuvres circulent, se confrontent, s’élèvent.
La galerie est née d’un choc.
Aujourd’hui, elle vit d’une conviction :
l’art n’est pas un luxe.
C’est une respiration.
Une résistance.