Je me souviens de petits cailloux, cherchés dans la nature, choisis lisses et arrondis, pour jouer à un jeu qui s'appelait “lakoutt”, où il fallait lancer les petits cailloux en l’air avant de les rattraper dans un ordre bien précis...
Je me souviens de billes, dans lesquelles semblaient mystérieusement emprisonnés des voiles bleus et verts. Nous tenions la bille entre le pouce et l’index pour la lâcher ensuite vers sa cible, une autre bille cadrée par deux mains ouvertes en accent circonflexe...
Je me souviens de canifs qu'on plantait dans la terre pour tracer un territoire à l'intérieur duquel on jouait à “chakké” sur le terrain de football de l’IC, entre les vieux bâtiments en pierre de cette école inoubliable.
Je me souviens d’une boîte de conserves dans laquelle on donnait un grand coup de pied pour la faire voler le plus loin possible, et se donner le temps de courir se cacher derrière les chênes, un jeu qu'on appelait “tanké”...
Je me souviens de flâneries quotidiennes dans la rue Hamra et ses ruelles, à travers boutiques, cinémas et cafés, ses bruits et ses odeurs, où la vie s’écoulait au milieu d'un parfum de douceur.
Je me souviens de veillées scoutes sous des pins parasols autour d’un feu de camp qui crépitait en projetant sur les arbres des ombres mystérieuses gesticulantes au milieu de la nuit.
Je me souviens de l’écume de mer à Khaldé qui nous brûlait les yeux et caressait nos corps sur des rochers recouverts d’algues, parcourus par des crabes qui couraient en biais.
Je me souviens d'un son d'harmonica qui emplissait la nuit de douceur sous le ciel étoilé.
Je me souviens d’un long baiser d'amour, derrière des persiennes en bois, un soir d’été sur la véranda d’une maison de montagne.
Je me souviens de rencontres embrasées, qui s’éteignaient peu après pour se refondre dans d'autres vies.
Je me souviens de journées insouciantes et de nuits blanches chargées de rire jusqu’aux lueurs de l'aube.
Je me souviens d’une adolescence interrompue par des explosions qui annonçaient une interminable guerre.
Je me souviens d’amis chers, subitement arrachés à ma vie par la mort.
... Et de tous ces parfums magiques qui s'évaporaient l’un après l’autre pour se perdre dans les dédales de l’espace et du temps.
Je me souviens d'un temps où le malheur était une illusion et le bonheur une réalité.
Et demain, je me souviendrai d’aujourd’hui, qui sera devenu hier, et un jour aussi lorsqu'il deviendra jadis...
Et arrivera le jour où je ne me souviendrai plus de rien et ma vie ne sera plus qu’une brise parfumée qui aura traversé l’univers…
L’oubli.
