L’hiver est la saison du silence dans la vigne.
Les feuilles sont tombées et la vigne est entrée dans sa phase de dormance. Dans ce calme apparent commence l’un des gestes les plus importants du travail du vigneron : la taille.
Tailler une vigne n’est pas un simple acte technique. C’est un dialogue. Chaque coupe engage les vendanges à venir. Derrière ce geste se cache l’essence même du métier : trouver pour chaque pied l’équilibre juste entre vigueur et production.
La taille sert bien sûr à préparer la récolte future. Mais en réalité, elle consiste surtout à comprendre chaque vigne individuellement. Lire son histoire, observer sa forme, reconnaître ses blessures, deviner sa vigueur. À partir de là, le vigneron tente de lui donner ce dont elle a besoin pour produire de manière harmonieuse.
C’est un langage silencieux entre l’humain et la plante.
Dans notre vignoble, cette pratique s’inscrit dans une approche biodynamique. Une philosophie que nous suivons depuis le début, mais dont les racines remontent bien plus loin dans ma mémoire.

Je me souviens de mes grands-parents au village. Ils comptaient les jours sur leurs doigts pour savoir où nous étions dans le calendrier lunaire et déterminer le moment propice pour travailler la terre. Les gestes agricoles suivaient le rythme du ciel.
Aujourd’hui encore, lorsque vient le moment de tailler, j’essaie de retrouver cette sagesse ancienne.
J’attends d’abord le cœur de l’hiver, les plus grands froids de l’année. Autrefois, cela signifiait souvent le gel ou la neige. Aujourd’hui, avec le changement climatique, ces signes deviennent plus rares, mais j’attends toujours le moment où la vigne est le plus profondément au repos.
Ensuite, je regarde la lune.
Je préfère tailler lorsque la lune est descendante, lorsque l’énergie de la plante se concentre vers le sol et les racines. Car tailler, c’est blesser la vigne. C’est couper une partie d’elle. Lorsque la sève, ce sang de la vigne, est déjà descendue vers les racines, le risque d’hémorragie diminue et la cicatrisation se fait plus naturellement.
Toute la vitalité reste alors préservée dans les racines, prête à remonter avec les premiers jours du printemps.
Ces journées de taille deviennent alors des journées de dialogue.
Je marche rang après rang, vigne après vigne. Je me souviens de certaines d’entre elles, de leur comportement les années précédentes, de leur force ou de leur fragilité. J’essaie de les rééquilibrer, esthétiquement et productivement.
C’est un langage qui relie le passé, le présent et le futur. Une conversation silencieuse entre l’humain, la nature et les forces invisibles qui traversent le vivant.
Pour moi, ces moments sont profondément apaisants. Ils sont une forme de méditation. Une manière de me reconnecter à la terre.
Mais cette année, ce silence est troublé.
Pendant que je taille, au loin, les bombardements résonnent. La guerre qui secoue la région fait trembler tout le Liban. Les images des familles qui fuient leurs villages dans leurs voitures me rappellent mon enfance.
Je me souviens de mes parents qui, à chaque bombardement, prenaient la route pour nous emmener au village. Ce village même où je suis aujourd’hui, dans cette vigne, sécateur à la main.
À l’époque, nous étions des enfants déplacés par la guerre.
Je réalise aujourd’hui que si je suis ici, si je suis devenu vigneron dans ce village, c’est aussi parce que la guerre m’y a conduit enfant.
C’est dans ces années passées auprès de mes grands-parents, ces héros silencieux de la montagne, que j’ai appris le langage de la terre. Je les ai observés travailler, écouter les saisons, regarder la lune. C’est là que s’est formé, sans que je le sache encore, le chemin qui m’a ramené ici.
Aujourd’hui, d’autres enfants vivent cette même histoire.
Alors lorsque je vois ces familles partir sur les routes, je ne peux m’empêcher d’espérer.
J’espère que parmi ces enfants, certains trouveront un jour dans ces souvenirs douloureux une source d’inspiration. Qu’ils reviendront un jour dans leur village, dans leur pays, pour y planter quelque chose.
Une vigne.
Une maison.
Un projet.
Quelque chose qui les enracinera à nouveau dans cette terre.
Car les racines sont puissantes. Elles traversent le temps, la mémoire et les épreuves. Et parfois, même dans les terres les plus meurtries, elles trouvent encore la force de faire renaître la vie.
Maher Harb
Vigneron
photos @Elena Kukoleva
