Original text in French.
En dehors de Beyrouth, à Fanar, dans un quartier résidentiel loin de l’agitation de la capitale, se cache, au bas d’un escalier, Haroun Studios, un joyau du cinéma libanais.
Fondé dans les années 1940 par Michel Haroun, l’histoire de cette entreprise familiale est presque aussi ancienne que celle du cinéma libanais. Issu du théâtre, Michel Haroun se tourne vers le cinéma à la fin du mandat français et participe aux débuts d’une production locale encore naissante. Il entreprend alors la réalisation de son premier film, Zouhour Hamraa, qu’il met près de dix ans à produire, faute de moyens et d’équipements. Tourné dans des conditions artisanales dans la montagne, le film trouve son public en s’ancrant dans la vie des Libanais, contribuant à inscrire Michel Haroun dans le paysage cinématographique local. À partir des années 1960, le studio se développe et accueille des productions venues de toute la région, s’imposant progressivement comme un acteur important du cinéma au Moyen-Orient. Après un ralentissement pendant la guerre civile, l’activité reprend à la fin des années 1990. Le studio est actuellement dirigé par la troisième génération, qui poursuit ce double travail entre création contemporaine et préservation d’un patrimoine cinématographique vulnérable.

Aujourd’hui, Mike Haroun, petit-fils du fondateur, nous ouvre les portes du studio. En arrivant, on pénètre dans une sorte de garage qui évoque immédiatement une maison de famille : un endroit chargé d’objets accumulés au fil du temps. Une machine conçue par Michel Haroun lui-même, de vieux projecteurs, des affiches et des boîtes de films s’y entassent. Le voyage dans le temps est immédiat.
On traverse ensuite une nouvelle porte et le décor change brusquement. Les bureaux du studio, équipés d’écrans numériques, de caméras de surveillance et d’autres matériels contemporains, contrastent avec l’espace précédent. Une autre porte s’ouvre et nous refaisons un bond dans le passé. Une table d’editing s’y trouve : un employé y vérifie une bobine de film 35 mm, cette bande crantée emblématique du cinéma traditionnel. Autrefois, le développement de ces films reposait sur un processus chimique précis : un bain pour révéler l’image, un acide pour stopper la réaction, puis un rinçage à l’eau. Un équilibre extrêmement délicat, car au moindre dérèglement, des résidus pouvaient rester dans la pellicule. Certains films en portent les traces, dégageant cette odeur caractéristique de vinaigre, connue sous le nom de vinegar syndrome, signe d’une dégradation lente mais irréversible. C’est le cas du film qui passe sur la table d’editing au moment de la visite.
L’une des missions centrales de Haroun Studios est de préserver ces films et d’en assurer la pérennité, afin de transmettre ce patrimoine fragile. Ce travail passe notamment par une étape essentielle : la restauration. Une fois les films numérisés, au rez-de-chaussée, à l’aide de machines d’André Debrie (principal constructeur de matériel cinématographique professionnel français) plus ou moins adaptées, le travail se poursuit image par image sur les écrans du premier étage, où l’espace est désormais entièrement dédié au numérique. Rayures, poussières et défauts liés au temps ou aux conditions de conservation sont progressivement effacés à l’aide de logiciels spécialisés. Restaurer une seule bobine peut parfois prendre quarante-cinq heures, tant le processus est minutieux. Plus qu’une correction technique, ce travail vise à préserver des films parfois altérés.
Toujours au premier étage, une autre partie du studio témoigne d’une activité plus discrète mais essentielle : le traitement et la circulation des films. On y trouve des salles de montage et de sous-titrage, où les films sont préparés avant leur diffusion, ainsi qu’une salle de « contrôle qualité » où ils sont visionnés une dernière fois. Certains contenus peuvent également être ajustés en fonction des exigences de distribution, donnant lieu à des versions modifiées ou censurées. C’est également à cet étage que s’organise la distribution des films. Une fois validés, ils sont convertis en DCP (Digital Cinema Package), le format utilisé pour la projection en salle, puis copiés sur des supports spécifiques, les CRU drives. Ces disques durs, reconnaissables à leur boîtier, sont ensuite envoyés aux cinémas à travers le Liban. Les films peuvent être commandés en ligne, copiés sur place, puis distribués. Deux salles d’archives complètent cet ensemble. L’une conserve des matériaux récents, tandis que l’autre est dédiée à une conservation à plus long terme, avec des supports spécifiques pensés pour assurer leur préservation. Une organisation qui reflète la double mission du studio : faire circuler les images, tout en garantissant leur conservation dans le temps.
Au dernier étage, un studio fond vert témoigne d’un autre usage du lieu. À l’époque, ce dispositif était surtout utilisé par manque d’infrastructures de tournage. Il est encore utilisé, de manière plus ponctuelle, principalement pour des besoins spécifiques : interviews, publicités ou projets d’associations et d’ONG.
La visite ne s’arrête pas ici. Un escalier plus bas, dans un second bâtiment, se situe l’auditorium, une salle qui conserve les traces d’une autre période du cinéma. Deux anciens projecteurs y sont toujours en place, contribuant à l’atmosphère presque muséale du lieu. Construit de manière artisanale, l’auditorium est pensé pour l’enregistrement des voix. Le bruit des caméras rendait la prise de son directe difficile, les films y étaient projetés et les dialogues étaient enregistrés en direct. Mike raconte qu’enfant, il lui est arrivé de prêter sa voix pour des rôles de jeunes garçons. Présent sur place et familier du procédé, il a ainsi doublé plusieurs personnages, au point que sa voix se retrouve dans de nombreux films de l’époque.
Au fil du parcours, Haroun Studios prend des allures de musée informel, où chaque pièce, chaque machine, raconte autant une histoire du cinéma libanais qu’une histoire familiale. Entre production, mémoire et transmission, le cinéma libanais continue d’y exister et de s’y conserver.
https://www.youtube.com/@harounstudios
