Après avoir conquis le public à Paris et fait sensation au Festival Off d’Avignon, La Machine de Turing arrive au Liban avec deux comédiens remarquables : Benoît Solès et Antoine Ferey. Une occasion rare de découvrir sur scène une œuvre théâtrale aussi brillante qu’émouvante, inspirée d’une histoire vraie qui continue de résonner avec une force saisissante.
Écrite par Benoît Solès et mise en scène par Tristan Petitgirard, La Machine de Turing retrace le destin hors norme d’Alan Turing, mathématicien anglais de génie, père fondateur de l’informatique moderne et de l’intelligence artificielle. Durant la Seconde Guerre mondiale, Turing joue un rôle décisif dans la victoire des Alliés en parvenant à décrypter le code secret de la machine Enigma, utilisée par les Nazis pour communiquer. Un exploit longtemps tenu secret, et un héros que l’Histoire a tardé à reconnaître.
Mais la pièce ne se contente pas de célébrer l’intelligence exceptionnelle de Turing. Elle met en lumière une injustice tragique : malgré son rôle fondamental dans l’histoire du XXᵉ siècle, Alan Turing fut condamné par la justice britannique pour homosexualité, alors considérée comme un crime. Privé de ses recherches, soumis à la castration chimique, il meurt à l’âge de 41 ans, brisé par un système aussi rigide qu’inhumain.
L’action se situe à Manchester, en 1952. À la suite d’un cambriolage à son domicile, Turing se rend au commissariat pour porter plainte. Son comportement atypique intrigue l’inspecteur Ross, qui ne le prend d’abord pas au sérieux. Peu à peu, l’enquête bascule et révèle l’identité réelle de cet homme discret, surveillé de près par les services secrets.
Sur scène, Benoît Solès incarne Alan Turing avec une justesse et une sensibilité remarquables. Il donne corps à un personnage complexe : brillant, maladroit, profondément humain, parfois drôle, souvent bouleversant. Son interprétation d’un anti-héros bègue, enfermé dans son monde mais doté d’un humour incisif, suscite d’abord l’empathie, puis une émotion croissante, jusqu’à la révolte face aux lois absurdes et cruelles de l’époque.
À ses côtés, Antoine Ferey impressionne par sa polyvalence. Il interprète trois rôles : l’inspecteur Ross, envoyé par les services secrets pour enquêter sur Turing, Arnold Murray, l’amant du mathématicien, et Hugh Alexander, brillant cryptanalyste. Par un jeu précis et nuancé, il accompagne et confronte tour à tour le personnage de Turing, donnant à la pièce un rythme soutenu et une grande richesse dramatique.

La force de La Machine de Turing réside aussi dans son écriture. Le spectacle débute sur un ton presque léger, avec une scène de comédie aux dialogues rapides et percutants, qui crée une proximité immédiate avec le public. Très vite, cependant, la mécanique émotionnelle s’enclenche. Le rire cède la place à l’inquiétude, puis à la colère, lorsque le spectateur prend pleinement conscience de l’injustice subie par cet homme hors du commun.
Récompensée par quatre Molières en 2019, la pièce a connu un succès retentissant et durable. Elle fait écho au film The Imitation Game (2014), consacré au même personnage, tout en allant plus loin dans l’exploration intime et humaine d’Alan Turing. Ici, avant même la machine, c’est bien d’humanité qu’il est question.
Au-delà du portrait d’un génie brisé, La Machine de Turing délivre un message universel de tolérance et d’acceptation de la différence. Elle interroge notre regard sur l’autre, mais aussi sur nous-mêmes : sommes-nous prêts à assumer nos singularités, quitte à nous retrouver seuls face à la majorité, ou préférons-nous les taire pour nous fondre dans la masse ?
À chaque représentation, l’émotion est palpable dans la salle. Le public reçoit de plein fouet cette souffrance sourde, ce désespoir mêlé de tendresse, et l’ovation finale, debout, témoigne de l’impact profond de la pièce. La Machine de Turing n’est pas seulement un spectacle d’une intelligence rare : c’est une mise en garde, un hommage et un appel à rester vigilants face à l’intolérance.
Une œuvre essentielle, portée par Benoît Solès et Antoine Ferey, à ne surtout pas manquer lors de son passage au Liban.
INFOS:
Théâtre Le Monnot, les 26, 27 et 28 février à 20h30
Billets : Antoine ou appelez le 70626200