Original text in French.
MAGL’auditorium Gulbenkian du Campus des sciences sociales de l’USJ se remplissait joyeusement. De vieux compères se saluaient. Des professeurs longtemps collègues se revoyaient. Les enseignantes toujours pimpantes souriaient, heureuses de se retrouver entre amis, entourées par des visages connus, ceux du temps où « jadis » on avait le courage de croire en des idéaux, comme le fut celui qu’on honorait ce 22 janvier en lui dédiant une chaire pour perpétrer son souvenir et continuer le chemin qu’il avait tracé.
Ce matin-là, l’amphithéâtre qui fut son habitacle pendant des décennies aurait voulu rabattre ses murs pour pouvoir recevoir tous ceux qui, dans les pas de Georges Corm, ont cru, écrit et combattu pour résister à l’engourdissement et à la facilité. Il y avait là des (ex et) ministres, des parlementaires, des diplomates, des politiciens et autant de politologues, des combattants de route, membres de la famille Corm et la grande famille universitaire. Ceux qui l’ont eu comme professeur qui connaissaient sa rigueur, sa liberté de penser, son esprit avant-gardiste et quelque peu révolutionnaire, celui qui ne craignait pas de rebattre les cartes et de persévérer à défendre son point de vue.
Certains ont eu le privilège de prendre la parole pour attester de leur expérience auprès du grand politologue, professeur, historien, économiste et ministre tout à la fois, mais surtout grande figure de la pensée politique libanaise.
Dans son allocution de bienvenue, le nouveau recteur de l’USJ, Père Françpis Boëdec, a souligé l’exceptionnelle personnalité de l’université et du Liban, pilier de la faculté de Sciences politiques de 1960 à 2022. Engagement civique, ouverture culturelle, défense de la nuance, esprit critique, « l’enseignement de Georges Corm refusait le fatalisme et concevait la citoyenneté au sein d’un développement social et d’une pleine souveraineté politique ». Ayant connu Georges Corm lors d’un DEA à la faculté des Sciences politiques, le nouveau recteur n’avait jamais pensé qu’il serait là, heureux d’inaugurer une chaire dédiée à celui qui l’avait tant impressionné par sa pensée libre qui reposait sur trois piliers : relations internationales, économie politique et histoire des idées. Les mêmes que la Chaire veut entretenir : un espace de dialogue, un partenariat précieux axé sur une culture politique basée sur la raison, le droit et la justice pour débattre tout autant de l’État, de la société que de la gouvernance.
En parfait hôte de la cérémonie, le titulaire de la Chaire, le politologue (et bien nommé) Karim Émile Bitar, généreux de son savoir et de son éloquence, avant de passer la parole aux intervenants de cette matinée, rappela que Georges Corm, né en 1940, à Alexandrie en Égypte, avait reçu une éducation chrétienne, citoyenne, humaniste et que ce mélomane, musicien était le fils de Georges Charles Corm, l’illustre peintre qui avait croqué en 1920 l’affiche de l’invitation (à la rencontre) représentant Achrafieh à partir de Khandak el Ghamik. En bon conférencier, M. Bitar a annoncé les prochaines interventions à partir de ce dessin comme prélude à l’esprit d’ouverture et de convivialité du grand intellectuel qui confrontait les points de vue. Comparant sa réflexion à celle de Mark Carney, Premier ministre du Canada (qui vient de déchanter par rapport à l’Ordre international dans son intervention à Davos), Georges Corm était convaincu déjà que les valeurs occidentales partaient en fumée et qu’il était indispensable de construire un ordre basé sur la justice.
Le ministre de la Culture, M. Ghassan Salamé, représentant le premier ministre Nawaf Salam, retraça rapidement l’essentiel du « combat » du grand réformateur qui « a su enseigner l’histoire de l’Orient sans le défigurer » (Cf.Le Proche Orient éclaté). Cet orient compliqué, aux prises avec de la violence sanglante, l’exacerbations des identités meurtrières à laquelle s’ajoute depuis un demi siècle la radicalité religieuse « un naufrage de certains militants qui ont peu à faire avec la foi ». Il rappellera les sujets de prédilection du professeur d’économie politique : notre rapport à l’Occident, notre déception face ses politiques, la montée des populismes, la décrépitude des organisations internationales… Autant de sujets d’inquiétudes et de réflexion pour celui que Salamé qualifiera d’« intellectuel des lumières, rationnel et esthète », en espérant que cette chaire reflètera son profil.
Se succédèrent à la tribune également Kamel Mohanna, fondateur et président de l’Association Amel, frère de cœur et d’esprit qui salua la présence précieuse et inspirante de celui qui considérait le problème de la Palestine comme la cause des causes et qui prônait la libération de l’esprit de toute dépendance.
Sami Nader, directeur de l’Institut des Sciences politiques a vanté les qualités de recherche, de dialogue et d’action de Georges Corm qui, dans sa pratique d’enseignant, dans un milieu de transformation sociale et de formation des citoyens, savait relier les idées à la pratique au sein de l’humain et de la justice,
Allocution élogieuse qui annonça surtout une importante nouvelle à savoir l’acquisition par l’USJ de l’intégralité de la bibliothèque du grand disparu. Geste généreux et contribution inestimable de la famille Corm qui a offert spontanément à la Chaire Georges Corm un legs précieux autant source d’inspiration que futur carrefour d’idées, « pour faire vivre dans la durée, le courage, la responsabilité intellectuelle et l’intégrité de l’œuvre de Georges Corm » qui « croyait à la transmission, la formation, le pluralisme et le courage face à l’adversité »,comme l’a succinctement présenté son fils Mounir qui révéla l’immense érudition de son père, sa mémoire prodigieuse et ses recours récurrents à tous les écrits relatifs à ses sujets de réflexion, groupés dans un fonds documentaire phénoménal.
Une salve d’applaudissements suivit cette inestimable nouvelle avant que ne soit entamée une discussion franche et ouverte sur « Le Combat pour la citoyenneté démocratique, le développement économique et la justice sociale », animé toujours par la verve de Karim Emile Bitar. Le panel s’est présenté en deux temps : théorique puis pratique. Y ont participé Lamia Moubayed, présidente de l’Institut des Finances Basil Fuleihan qui témoigna de son heureuse expérience auprès de Georges Corm. Saadé Chami, ancien vice-premier ministre et chercheur associé à l’AUB ainsi que Ziad Baroud, ancien ministre de l’intérieur et enseignant à l’USJ qui ont réitéré l’attachement de Corm à la notion d’État, aux valeurs du siècle des lumières, à sa profonde conviction de la laïcité qui ne devrait pas être conçue et construite sur le modèle français, mais se baser sur la neutralité de l’État qui se doit être à égale distance de tous, etc.
Sans oublier l’instigatrice de toute cette rencontre intellectuelle sous le signe de la reconnaissance, la doyenne de la faculté de Droit et des Sciences politiques, ancienne ministre de la justice, Marie-Claude Najm qui, en oratrice intéressante à plus d’un égard, tant par le courage de ses idées que par l’acharnement à les faire aboutir, a apporté sa rigueur juridique à son expérience du terrain pour enrichir le débat et l’ouvrir vers de nouveaux horizons.