Original text in French.
LIVREDans Lubnan : The Dairy Book from the Land of Milk and Honey, la photographe, écrivaine et anthropologue culinaire Barbara Abdeni Massaad tourne son regard vers le cœur pastoral du Liban, ses bergers, ses cuisines de village, et les rituels séculaires qui transforment le lait en culture. À travers des images, des récits et des recettes, elle documente un monde fragile mais résilient, où la nourriture est à la fois héritage et espoir.
l'Agenda Culturel a rencontré Barbara Massaad qui revient sur le parcours qui a mené à l’un de ses projets les plus ambitieux.
Qu’est-ce qui vous a d’abord inspirée à créer un livre entièrement dédié au patrimoine laitier du Liban ?
J’ai toujours été fascinée par l’intersection entre la nourriture et l’identité. Les produits laitiers sont l’une des expressions les plus anciennes et les plus intimes de la vie rurale libanaise. Partout où j’allais, de la Békaa à Akkar en passant par les chaînes du Mont-Liban, je trouvais des histoires autour du lait : des familles qui préparent le labneh de la même manière depuis des générations, des bergers qui connaissent chaque chèvre par son nom, des hommes et des femmes dont les techniques de fabrication du fromage sont ancrées dans un savoir transmis à travers le temps.
J’ai ressenti la responsabilité de documenter ces traditions avant qu’elles ne disparaissent. Lubnan est né de cette urgence.
Que signifie pour vous « du pays du lait et du miel » dans ce contexte ?
Cela évoque un Liban que beaucoup ont oublié, une terre bénie par la nature, la générosité et l’abondance, même en période difficile. Cette expression me rappelle que le Liban rural porte encore une beauté quasi sacrée, qui nous nourrit autant spirituellement que physiquement. Ce livre est un hommage à cette richesse.
Vos livres sont connus pour mêler culture, anthropologie et cuisine. Comment décririez-vous l’essence de celui-ci ?
Ce n’est pas seulement un livre de cuisine. C’est à la fois une ethnographie, une lettre d’amour et une archive. Je voulais rendre hommage aux communautés pastorales dont le savoir a façonné nos assiettes depuis des siècles. Leurs histoires, pas seulement les recettes, forment la colonne vertébrale de Lubnan.
Le livre inclut The Book of Abraham écrit par Omar Abou-Ezzeddine, parce que ses mots ajoutent une couche de réflexion à l’ouvrage. Ils font écho à la spiritualité, au rythme et à la philosophie silencieuse de la vie, en nous rappelant que la nourriture est à la fois nourriture du corps et méditation.
Vous avez beaucoup voyagé pour ce projet. Y a-t-il une rencontre qui vous a particulièrement marquée ?
Beaucoup. Mais je pense souvent à ceux qui ont partagé avec moi les secrets de fabrication des vieux fromages de la montagne libanaise, comme le Darfieh et le Serdeleh. Ces rencontres, parmi d’autres, ont rendu la recherche pour le livre unique et profondément signifiante.
Les communautés rurales sont souvent confrontées à de nombreux défis. Comment leur résilience a-t-elle influencé votre travail ?
Ce qui m’a le plus frappée, c’est que malgré les difficultés économiques, la négligence et l’incertitude, ces personnes continuent de protéger leur savoir-faire avec dignité. Leur résilience m’a rappelé pourquoi la documentation est essentielle. Ces communautés ne demandent pas grand-chose. Elles veulent seulement que leurs traditions soient vues, valorisées et respectées. Cela a donné le ton du livre : intime, humble, ancré.
Beaucoup de traditions laitières se transmettent oralement. Comment avez-vous transformé cela en recettes écrites ?
Avec énormément de patience et de respect. Certaines recettes n’avaient aucune mesure, seulement des gestes. J’ai observé, écouté, photographié chaque étape, puis j’ai traduit leur savoir-faire sans en diluer l’authenticité. Je voulais que le lecteur ressente le rythme de chaque processus, pas qu’il le reproduise de façon mécanique.
Les photographies du livre sont à la fois brutes et poétiques. Comment avez-vous abordé la question de l’authenticité ?
Je n’ai jamais rien mis en scène. J’ai laissé les moments se dérouler naturellement : la vapeur qui s’élève du lait en ébullition, le sourire d’un berger à l’aube, le silence d’un pâturage en montagne. J’ai vécu avec les personnes que je photographiais. Cette intimité a façonné le langage visuel du livre, y compris la photographie des recettes réalisées avec les produits laitiers issus de ces mêmes communautés.

Quelle a été la partie la plus difficile dans la création de Lubnan ?
La charge émotionnelle. Documenter une culture rurale à la fois aimée et en souffrance est aussi inspirant que déchirant. J’ai porté avec moi les peurs et les espoirs de ces gens. Travailler sur ce livre pendant les crises récentes du Liban a ajouté des couches d’urgence et de tristesse. Mais cela a aussi approfondi le sens du projet.
Selon vous, qu’est-ce qui risque d’être perdu et qu’est-ce qui peut encore être sauvé du patrimoine alimentaire libanais ?
Nous risquons de perdre un savoir-faire artisanal qui a survécu pendant des siècles. L’industrialisation, l’exode et la pression économique menacent les petits producteurs. Mais ce qui peut être sauvé, c’est l’esprit, les techniques, les histoires, le lien à la terre. Si nous documentons, soutenons et protégeons ces traditions, elles peuvent perdurer.
Comment aimeriez-vous que les lecteurs se sentent après avoir lu Lubnan ?
Émus. Fiers. Réconnectés à quelque chose d’essentiel. J’espère que le livre rappellera aux lecteurs que le Liban est plus que ses crises. C’est une mosaïque de personnes qui créent de la beauté chaque jour à travers la nourriture, le travail et la mémoire.
Considérez-vous ce projet comme faisant partie d’une mission plus large ?
Absolument. Ma mission a toujours été de préserver et d’honorer le patrimoine culinaire libanais. Lubnan est une autre pièce de ce travail en cours : c’est, en somme, un appel à protéger, célébrer et transmettre ce qui fait que nous sommes qui nous sommes.
Le lancement de l'ouvrage et la signature se tiendront le samedi 13 décembre de midi à 19h30 à Beyt café - Mar Mikhael
