Aujourd’hui, j’ai envie de faire autre chose.
Puisque la mer est juste ici, en face … j’y vais.
C’est toujours une belle chose quand on habite la Méditerranée.
Aller à la mer est une question qui ne se pose pas.
Surtout un matin d’octobre.
Surtout au Sporting Club, à Ras Beyrouth.
J’envoie un message à Touha, un vieil ami.
Fervent du Sporting
Homme calme, tout mon contraire.
Grand pêcheur, il a toujours vécu une idylle avec la mer.
Aujourd’hui, il trimballe un bedon respectable, digne d’une grossesse avancée.
Autrefois, plongeur en apnée, beau gosse et athlétique, il descendait à seize mètres, le souffle coupé, pour harponner un poisson et le remonter triomphalement.
C’est peut-être dans ces secondes suspendues entre la vie et la mort qu’il a forgé son calme.
Il me répond aussitôt :
— Je suis au Sporting depuis six heures. Je bois mon café. Viens.
J’enfile un maillot et un t-shirt, et j’accours, content de mon initiative.
Je longe la corniche.
Ces jours-ci, elle n’est pas elle-même.
Depuis le début des bombardements du Sud, elle s’est transformée en quai de gare.
À sept heures du matin, une population y est installée : des familles, des tentes, des narguilés, des enfants qui courent, des femmes assises sur leurs tabourets, des hommes qui sirotent un café face à la mer.
On cause,
On s’esclaffe
On respire.
Finalement, la vie est toujours plus solide que la mort.
J’arrive au Sporting, fragment d’authenticité beyrouthine, baignant dans la mer.
Malgré les blessures de Beyrouth, le Sporting est resté intact.
Plus simple que cet endroit, tu meurs.
Du béton comme sol.
Des rochers.
Des parasols.
Et la mer.
Les habitués s’y dorent tous les jours et plongent dans l’eau salée.
Les serveurs ne sont pas des serveurs.
Ce sont des créatures de la mer.
Ils n’ont pas été formés au Bristol.
Ils sont beaux comme ils sont.
Au Sporting, après une longue absence,
ce sont encore les mêmes visages.
On se reconnaît. On s’enlace.
Les clients sont des fidèles.
Pas de nouveaux riches.
Pas de ploucs.
Des invariables.
Ici, on a appris à éviter les sujets qui gênent.
On préfère humer l’air salé.
Boire un café.
Regarder la mer.
On a compris que beaucoup de paroles sont inutiles.
Il suffit de rôtir sous le soleil et de regarder l’azur.
On trouve les nageurs, les pros, les vieux playboys fatigués, les femmes fatiguées aussi.
Et puis les oisifs qui méditent en observant le décor.
Je retrouve Touha, basané, assis sous un parasol, cigarette aux lèvres, jambes croisées, bedon à l’air.
Il me fait rire. On parle des enfants, de nos vies.
Nos sujets existentiels.
Puis on fait le tour du Sporting.
Tout est là.
Le rocher de Raouché.
Le lagon.
Le coin du ‘Sharouk’, une échancrure où la mer vous aspire.
On plonge.
L’eau est tiède.
Elle nous brûle les yeux.
On remonte.
On sèche.
Au loin, une sourde explosion, comme un bruit familier.
Au-dessus de nos têtes, les avions de ligne glissent dans le ciel bleu.
Chez nous, le paradis et l’enfer vivent sous le même ciel.