Installé à Beyrouth avec sa famille en 2021 pour travailler à l’ambassade de France, Mathieu Diez raconte quatre années libanaises en bande dessinée, entre vertige du quotidien, pulsion de vie, diplomatie culturelle et guerre d’octobre 2024. Avec le dessinateur Jibé, il signe « Tout mais pas Beyrouth », un récit sensible et incarné, où l’on marche dans la ville. Rencontre avec les auteurs.
Vous arrivez à Beyrouth en 2021, dans une ville marquée par la crise et l’explosion du port. Qu’est-ce qui vous a le plus surpris, ou déplacé, dans votre regard sur le Liban au quotidien ?
Mathieu :
Ce qui m’a frappé en tout premier lieu, c’est la capacité du Liban et des Libanais à vivre intensément, envers et contre tout, malgré un contexte pour le moins dramatique, fait de crises successives ayant culminé avec l’explosion du port de Beyrouth.
Quand j’ai pris mon poste, je trouvais décalé — peut-être même irrespectueux — d’imaginer organiser des événements littéraires compte tenu de l’état dans lequel se trouvait le pays. Or, et je le raconte dans le livre, ce sont mes amis libanais qui m’ont pris à contrepied, en m’encourageant à faire des choses, en m’expliquant qu’ils n’en pouvaient plus de cette situation, qu’ils avaient besoin de respirer, de souffler, de retrouver la culture, valeur phare du pays, tellement malmenée durant ces années.
C’est une des leçons que je tire de mes années libanaises. Ça m’a fait comprendre que c’était une vision très… occidentale de penser que tout s’arrête dans un pays quand il traverse une crise, alors que, dans un certain sens, c’est aussi le contraire qui se produit : les crises, les guerres font apparaître un besoin vital d’être, une pulsion de vie. (Ça me permet de citer Freud, tiens.)
Je pense que c’est aussi à ce moment-là que j’ai compris ce que je faisais là : que je pouvais, dans mes fonctions, même modestement, accompagner la résurgence de la culture et de la littérature dans cette ville meurtrie. Et j’ai compris que ce n’était en réalité pas anodin.
Après le festival Beyrouth BD que nous avions organisé en octobre 2021, un copain étudiant libanais (tiens, je le dénonce : il s’agit de Nadim Choueiri !) avait prononcé cette phrase : « C’est le genre de choses qui donnent envie de rester au Liban. » Ça m’a mis du baume au cœur d’entendre ça à un moment où beaucoup de jeunes, et on les comprend, ne songeaient qu’à quitter le pays. À nouveau, c’est ainsi que j’ai compris ce que je faisais là.
Votre récit mêle vie de famille, travail à l’ambassade et chronique de quatre années, jusqu’à la guerre d’octobre 2024. Comment avez-vous trouvé la juste distance entre témoignage, pudeur et récit intime ?
Mathieu :
Quand on arrive au Liban, on est très vite pris d’un vertige. Devant la complexité du pays, devant la gravité des drames qu’il traverse, mais aussi devant tout un tas de paradoxes du quotidien, de situations cocasses, parfois amusantes, souvent touchantes. Comme je viens de la bande dessinée, passion qui m’accompagne depuis l’enfance et milieu dans lequel j’ai fait une partie de ma vie professionnelle, je voyais très vite se dessiner des planches devant mes yeux.
J’ai donc commencé à prendre des notes, et la tonalité s’est définie d’elle-même, la distance aussi. La bande dessinée aide, car même dans un récit clairement autobiographique comme celui-ci, il y a une distance naturelle : c’est moi, mais ce n’est pas moi. C’est moi, mais à travers un être de papier. C’est une version pas édulcorée, mais simplifiée de moi. Je me fais souvent un peu plus candide que je ne le suis pour servir le propos et mettre en relief les choses auxquelles j’ai pu être confronté durant ces quelques années au Liban.
C’est ainsi que, petit à petit, le récit s’est construit, avec son rythme, sa pudeur et sa vie propre.
Vous avez choisi la bande dessinée pour raconter cette expérience. Comment s’est construite l’écriture à quatre mains avec Jibé (rythme, ton, choix de scènes) ?
Mathieu :
Il faut demander à Jibé !
Jibé :
En tant que dessinateur, j’attendais le script de Mathieu, que je lisais et décortiquais à sa réception. La plupart du temps, il y avait quelques indications de mise en scène qui m’aidaient à découper les cases et les planches. Ça arrivait parfois aussi que je doive trouver quelques idées, ou que Mathieu et moi revoyions certains passages pour rendre le récit plus agréable à lire et Mathieu a toujours été à l’écoute. C’est agréable d’avoir ce genre de dynamique avec celui qui écrit l’histoire !
L’histoire que Mathieu raconte nécessite de représenter régulièrement des lieux et des événements que je me devais de dessiner avec un certain détail. Quand on raconte une partie de l’histoire d’un pays, il n’y a pas vraiment d’alternative : il faut dessiner Beyrouth souvent, il faut s’attarder sur les décors. Je maudissais parfois Mathieu, qui décrivait un paysage en une ligne, tout en sachant que j’y passerais des heures. Mais au final, c’est entièrement au service de l’histoire et de la crédibilité de la narration. Et ça m’a permis d’acquérir une certaine discipline et de m’améliorer aussi. J’espère que les lecteurs profiteront de ça !
Mathieu :
Un ami libanais, relecteur de la première heure (il se reconnaîtra), m’avait dit après avoir lu la première ébauche du livre : « On EST au Liban. » Je crois que ça tient aussi au fait que Jibé a pu venir passer un peu de temps avec moi à Beyrouth et dans le pays. Ça a donné à son dessin une forme d’authenticité que nous n’aurions peut-être pas eue s’il avait dû tout dessiner à distance et d’après photos.
J’estime enfin, pour ma part, que j’ai eu beaucoup de chance d’avoir un dessinateur de la qualité, humaine et technique, de Jibé. Il y a quelque chose de complètement magique à envoyer du texte et des idées, et à recevoir quelques jours plus tard des planches de bande dessinée qui leur donnent vie.
