« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. »
Lorsque Lavoisier formula cette phrase, il parlait des atomes : ils ne disparaissent jamais, demeurent éternels et se transforment en autre chose. Il parlait de la matière qui persiste dans l’univers, changeant simplement de forme au fil du temps.
Mais Lavoisier ne se doutait pas que son principe s’appliquait aussi à l’âme des hommes.
Souvent, lorsque j’explose de colère, on me dit : tu tiens ça de ton père.
Et c’est vrai. Je sens en moi tout ce que j’ai hérité de lui : ses vertus autant que ses défauts, s’il faut les nommer ainsi.
On disait de mon père qu’il avait un grand cœur. Souvent, cette expression est employée avec une nuance malveillante, comme si avoir un grand cœur signifiait être naïf.
Généreux, il donnait aux autres avec une innocence presque crédule.
Il le faisait sans crainte, même lorsque ses moyens se faisaient rares.
Je me souviens du début de la guerre, lorsque le pays fut coupé en deux et que les chrétiens fuyèrent les quartiers de Beyrouth-Ouest pour se reloger à Achrafieh et dans les quartiers dits de Beyrouth-Est. Il lui restait pourtant quelques amis chrétiens qui avaient refusé de quitter leurs logis.
Il remplissait alors le coffre de sa voiture d’aliments et de vivres et faisait sa tournée pour prendre de leurs nouvelles, veiller sur eux. Et il me prenait avec lui.
Je me rappelle l’élégant docteur Zébouni, le docteur Knézévitch, Albert Bassoul, grand monsieur élancé, et d’autres encore qui n’avaient pas abandonné leurs maisons.
Mon père était versatile, prolifique, émotionnel, souvent naïf, mais il portait en lui une force stupéfiante, qui me faisait penser à un rocher. Fier et debout, malgré tous les coups que la vie pouvait lui asséner.
Un antidépresseur à lui seul : jamais je ne l’ai vu déprimé. Lorsqu’il recevait un coup dur, il se relevait vite et repartait de plus belle.
Curieusement, je reconnais souvent en moi nombre de ses défauts comme de ses qualités,
et je les retrouve aussi chez mon frère et mes sœurs.
Certes, je ne suis pas une copie conforme de lui. J’ai hérité aussi des traits de ma mère,
et la vie m’a, peu à peu, façonné en un personnage nouveau.
Pourtant, les traits de mon père demeurent : je les vois clairement dispersés parmi ses cinq enfants, présents chez chacun, mais jamais de la même manière.
Lorsqu’il est parti, ses atomes, tout comme ce qu’il avait de caractère, de valeurs et de force intérieure, n’ont pas disparu. Ils sont restés dans l’univers.
Simplement répartis autrement.
J’ose même penser que certaines de mes réalisations sont les siennes, accomplies autrement.
De quoi, compléter la théorie de l’éminent sieur Lavoisier en toute modestie et avec tout le respect que je lui dois.