Original text in French.
MAGTémoignage d’une phénicienne désorientée : entre fatigue et résilience silencieuse
La lune descendait autrefois sur le Liban comme une lueur d’espoir.
Le ciel s’embrasait d’oranges violents et de roses presque irréels, comme si un peintre avait
renversé sa palette sur la plage de Beyrouth.
L’écume de la mer, étouffée, se dispersait doucement au loin, se fondant dans l’immensité
sombre de l’océan.
Sur la route de Tayouneh , cette ligne de démarcation si chargée de soupçons et de mémoire,
la lumière s’attardait encore, suspendue entre les immeubles poussiéreux et l’angoisse de
l’autre.
À l’arrière de la voiture, Rima entendait les échos lointains des bombardements qui résonnaient
près du quartier de ses parents.
La fenêtre entrouverte laissait entrer un vent tiède qui effleurait sa peau, glissant sur ses légères
rides — témoins de tant de batailles gagnées, de non-dits refoulés et d’une résistance encore
assoiffée de reconnaissance.
Au Liban, la guerre ne commence jamais vraiment un jour précis. Et elle ne se termine jamais
complètement non plus.
Elle revient par vagues : une crise économique, une explosion, une pandémie, une nouvelle
escalade.
Chaque fois, la vie bascule à nouveau dans l’incertitude.
Et au milieu de ces secousses répétées, il y a la femme libanaise.
On parle souvent de la guerre à travers les combats, les stratégies, les lignes de front.
Mais il existe une autre guerre, plus silencieuse, qui se déroule dans les maisons, les cuisines,
les hôpitaux, les écoles et les esprits.
Une guerre faite d’angoisses quotidiennes, de responsabilités invisibles et de résilience
imposée.
La femme libanaise apprend très tôt à porter beaucoup.
Elle porte la mémoire des conflits passés que racontent les parents et les grands-parents.
Elle porte l’inquiétude pour les proches dispersés entre Beyrouth, Paris, Montréal ou Dubaï.
Elle porte parfois le poids d’une société qui lui demande d’être forte, digne, patiente, et
toujours belle, mais rarement de se plaindre.
Dans les moments de guerre, son rôle s’élargit encore.Elle devient celle qui maintient les fils invisibles du quotidien :
celle qui appelle la famille, celle qui vérifie les nouvelles,
celle qui tente de préserver des gestes ordinaires lorsque tout vacille.
Préparer le café.
Envoyer un message.
Rassurer quelqu’un.
Continuer.
La vie insiste.
Mais quelque part, Rima regarde le ciel autrement.
Autrefois, elle croyait que le temps était infini.
Aujourd’hui, le temps a changé de texture.
Il est devenu mince, nerveux, presque irréel.
Elle récupère finalement sa mère et sa sœur pour fuir un danger imminent.
Assises sur un canapé, trois femmes, trois portables ouverts, trois cafés noirs qui refroidissent.
Toutes les deux minutes, leurs doigts glissent vers leurs téléphones.
Actualiser.
Actualiser.
Actualiser.
Les chiffres tombent comme une pluie froide : des morts, des déplacés, des villes vidées.
Des villages effacés de la carte.
La guerre au Liban ne se contente pas de détruire les maisons.
Elle altère aussi quelque chose de plus discret : la capacité de sentir.
La peur devient ordinaire.
La tristesse devient abstraite.
La colère s’use.
Et parfois, il ne reste qu’un étrange engourdissement.
Pourtant, malgré cette lassitude, quelque chose persiste.
Une capacité presque instinctive à continuer.
À créer du lien.
À maintenir une forme de normalité lorsque tout semble fragile.À cuisiner pour la famille, à travailler, à étudier, à rire parfois — même lorsque le contexte paraît
absurde.
Face à l'âpreté du destin, ses mères ne sont parfois que des enfants mal aimés: mais il arrive qu'elles
portent en elles l'étincelle sacrée.
La résilience libanaise est souvent évoquée comme un slogan.
Mais pour beaucoup de femmes, elle n’est pas un choix héroïque.
Et peut-être aussi parce qu’une question silencieuse demeure :
jusqu’à quand ?
Le Liban est un pays qui demande énormément à ses femmes.
Pourtant, ce sont souvent elles qui continuent à maintenir les fils invisibles de la société : la
solidarité, l’éducation, la transmission de l’espoir.
Dans l’ombre des grands discours politiques et des analyses géopolitiques, elles continuent à
avancer.
Fatiguées, parfois.
En colère aussi.
Mais toujours debout.
Et c’est peut-être là que réside leur forme la plus profonde de résistance.