Le dernier théâtre de Beyrouth brûle. Deux corps regardent le feu. La première d’Antigone n’aura jamais lieu.
La pièce Suspended, écrite et mis en scène par Jana Bou Matar, et interprétée par Rym Mroué et Tarek Yaacoub, a été développée en 2024 à l'initiative de la KfW Stiftung, dans le cadre de la résidence Frankfurt Moves!, et présentée en décembre 2025 au théâtre Zoukak. Elle s’inscrit pleinement dans le paysage du théâtre contemporain libanais.
La pièce se situe dans un entre-deux temporel : l’avant-feu et l’après-feu. Avant, un couple de comédiens qui répètent pour la première d’Antigone. Après, il ne reste que les cendres d'un théâtre brulé et d'un projet avorté, la culpabilité et l’impossibilité d'en faire le deuil. Les deux comédiens tentent d’enterrer un cadavre qui n’est jamais nommé : le théâtre brûlé, la pièce avortée, peut-être leur amour, peut-être la ville elle-même. De même que chez Antigone, il est question d’un corps sans sépulture.
La mise en scène est l’un des points les plus forts du spectacle : Les scènes intimes se jouent sous l'estrade, structure en bois surélevée et ouverte sur le côté, dans laquelle les comédiens s’incrustent, disparaissent, puis réapparaissent par de petites ouvertures : des pieds et des mains dépassent de l'estrade, estompant la limite entre le lieu de l’intime et l’espace de la représentation. Un grand drap rouge sur l’estrade, les livres d’Antigone, une affiche du spectacle sont autant d’éléments de rappel du texte et des mises en scène du texte antique. Sur scène, des fragments de textes d'Antigone sont travaillés avec différentes mises en scène, on passe sans cesse des comédiens qui répètent Antigone à Antigone en train d’être jouée : une oscillation constante et cette interrogation de ce qui précède quoi : le texte, le corps, le jeu, la mise en scène.
Dans Suspended, le feu est au cœur du conflit. Qui l’a provoqué ? Elle, en oubliant un fer à repasser ? Lui, une bougie ? La culpabilité et les reproches s’insinuent, nourrissant la tension dramatique, contaminant la relation et corrompant le langage. Ce feu, métaphorique dans la mise en scène d’Anouilh, trouve un écho tragique dans l’histoire récente du Liban : l’incendie de l’explosion du port, les destructions, restées impunies, les lieux culturels qu’on tente d’éliminer et qui repoussent partout, même hors de la capitale. Ce feu-là, qui brûle la culture, la raison, la possibilité même de créer.
Le travail de lumière accompagne la montée en tension dramatique. Du noir total éclairé uniquement par des torches à des ronds de lumière très précis sur scène, l’atmosphère se transforme sans cesse. Les acteurs circulent régulièrement parmi le public, sans jamais lui adresser la parole, l’incluant physiquement dans cet espace instable. Les roses blanches, omniprésentes, évoquent un rituel funéraire, comme une version contemporaine du geste d’Antigone enterrant Polynice.
Le jeu des deux jeunes comédiens est remarquable, juste, dynamique, leur complicité rend d'autant plus crédible cette relation rongée par le reproche. Suspended est une pièce exigeante, à la fois mentale et charnelle, qui avance par scènes courtes comme une catastrophe annoncée. Elle pose une question essentielle : que peut encore le théâtre dans un monde qui brûle ? Peut-être seulement cela, regarder le feu ensemble, et tenter d’en comprendre la trace.