A’na bi Lebnen, le flou artistique n’est ni choix esthétique, ni défaut de réglage. C’est une stratégie de survie qui a fini par devenir une esthétique. Un style. Une signature presque involontaire.
On vit en réglage manuel. La mise au point se fait à la main, doucement, jamais complètement.
Le cadre n’est jamais fixe. Quelque chose entre, quelque chose sort… un détail qu’on n’avait pas prévu devient central.
Le grain apparaît avec le temps. Ce n’est pas un défaut, c’est la texture de ce qui explose.
L’exposition? Toujours instable. Trop de lumière d’un coup, puis blackout total.
Même nos relations sont en profondeur de champ réduite. Quelqu’un est net, tout le reste disparaît derrière. Puis ça change. On refocus ailleurs. “Ma fhemet 3leik”, mais on plonge quand même.. “basita”.
On laisse certaines images non développées, certaines histoires sans netteté, juste pour voir si elles tiennent dans le temps, parce que trop de précision casse parfois la magie.
On a appris à ne pas faire un moodboard à l’avance.. ça évite les mauvaises surprises. Clarté? Trop risqué. Ambiguïté? Plus stable. Alors on avance comme ça,.. un peu pixelisés, trop poétiques, beaucoup adaptables.
Tout est en suspens, même nos conversations ont du flou. On vit dans le “Menshouf”, on aime dans le “Maba’ref wen waslin”, on travaille dans le “A’aradie”, on confirme dans le “Inshallah”, on annule sans vraiment annuler.
Parce que tout rendre net serait trop violent. On ne documente pas le réel en haute définition. On le reconstitue à partir de fragments tolérables. Ce qui est trop clair dérange. Ce qui reste flou circule mieux. Et puis on comprend sans préciser. On improvise des vies. On choisit ce qu’on développe, on laisse le reste en négatif. Au final, ce n’est pas une question de netteté. C’est une question de regard, et le nôtre a appris à aimer le flou.