Il est là, l’émigré. Au port de Beyrouth. Au port explosé, violé, de Beyrouth.
Il se dresse dans son habit traditionnel et regarde au loin. Au loin, très loin.
Déjà, il savait. Et aujourd’hui encore, il sait que son salut est ailleurs.
Loin de cette terre qu’il adore.
Loin des vallées et des montagnes, des côtes et des plaines.
Loin de Feyrouz.
Loin du taboulé, du lahmé mechoui et du hommos sous la ariché des déjeuners du dimanche.
Loin de cette douceur de vivre levantine, généreuse, enveloppante, humaine, mais qui ne sait, hélas, que se transformer, tous les quelques temps, en mer de sang.
Les Libanais sont partout. Marcher dans les rues des capitales du monde, c’est croiser des visages qui vous paraissent familiers. Même lorsqu’ils ont quitté le Liban depuis longtemps, on a l’impression de retrouver une tante, une voisine, un cousin…
Je rentre du Brésil, où je rendais visite à mon fils. Et là aussi, les Libanais sont partout autour de moi. Dans le nom des hôpitaux, des rues, des clubs, des hommes politiques, des artistes. Dans les visages, les histoires, les réussites.
Au Brésil, les Libanais brillent par leur talent, leur esprit d’entreprise et leur culture. Milton Hatoum, l’un des plus grands écrivains brésiliens, qui entrera à l’Académie brésilienne des lettres le 24 avril, est d’origine libanaise. Je l’ai rencontré pour un café. Et il saignait en parlant de sa famille, à Bourj el-Brajneh, sous les bombes.
Pourtant, Milton Hatoum est né à Manaus. Il n’est allé que deux fois au Liban. Mais ce monstre de la littérature était là, devant son café, à me parler des bombes sur Beyrouth. Je n’ai pas pu lui parler littérature. Nous étions trop tristes, tous les deux.
Et l’on en revient toujours là.
La famille a émigré. Les chemins se sont tracés au Brésil. Les vies s’y sont construites. Mais même après deux, trois, parfois quatre générations, le sang coule toujours. Dans les veines, certainement, mais aussi dans les larmes.
J’ai aussi rencontré Amanda, Fadi, Jorge, Sonia, Chantal, Jean-Marie, Mohamad, Anwar, et tous les autres. Des femmes et des hommes installés au Brésil depuis longtemps, parfois depuis toujours. Ils y tracent leur vie. Le Brésil leur offre un pays, un horizon, une existence. Mais au cœur demeure un nœud éternel.
Photo : avec Rodrigue El Khoury, le consul du Liban à São Paulo.