1975 : Début de la guerre civile. J’avais 8 ans. J’étais en dixième, j’avais sans doute un appareil dentaire et je n’étais certainement pas encore pubère. Mes parents reçoivent un télégramme de France : « Nous écoutons les nouvelles STOP J’espère que vous allez bien STOP Nous pensons à vous STOP »
1979 : Une voiture piégée a failli tuer mon frère et ma sœur. Un télex crépite dans le bureau de mon père. Depuis Rome, sa sœur lui écrit : « Nous avons appris la nouvelle. J’espère que vous allez bien. Nous pensons à vous. »
1982 : J’ai 15 ans, je suis en troisième, et je découvre déjà mes premières peines de cœur. Nous rentrons de l’école, mon frère, ma sœur et moi, sous les bombardements de l’aviation israélienne. Le téléphone sonne. Mon grand-père dit à sa fille, ma mère : « Nous écoutons les nouvelles. J’espère que vous allez bien. Nous pensons à vous. » Il raccroche vite. Les communications internationales étaient chères.
De 1975 jusqu’à son décès, nous recevons aussi de longues lettres de ma grand-mère française. « J’écoute les nouvelles. J’espère que vous allez bien. Je pense à vous… et je prie pour vous », ajoute-t-elle. J’ai toujours eu la conviction que les prières de ma très croyante grand-mère nous ont protégés.
1985 : J’ai eu mon bac. Les Syriens pilonnent. On a passé des nuits dans l’abri. Chez nous, l’abri est très « culturel ». Nos voisins sont Laure Ghorayeb et Antoine Kerbage (au cinquième) Salwa el Katrib, Papou Lahoud, Roméo Lahoud, les deux Aline Lahoud (au cinquième et au troisième) et ma voisine si regrettée, Valérie Lahoud. C’est peut-être pour ça que mon père « sous influence » a créé l’Agenda Culturel à la fin de la guerre. En remontant à la maison, on trouve un fax de ma tante bretonne : « J’écoute les nouvelles. J’espère que vous allez bien. Je pense à vous.»
1989 : Aoun et Geagea s’entretuent. J’ai 22 ans. Je fais un stage dans un beau prieuré de Normandie. Je m’occupe de chambres d’hôtes cossues, de tables d’hôtes, de visite du domaine et de l’organisation d’un festival de musique classique française et…depuis le minitel de mes employeurs, j’envoie des messages à mes parents : « J’écoute les nouvelles. J’espère que vous allez bien. Je pense à vous. »
1997 : Naissance de ma fille. Je passe mes nuits à la bercer pour qu’elle s’endorme, en faisant le tour du salon. Je la prends en photo, développe les photos et les envoie par la poste à ma famille à l’étranger.
1999 : Naissance de mon fils. Encore des nuits blanches, mais Internet fait son entrée à la maison, et c’est déjà moins lonely. Je reçois un email. Ma sœur m’écrit depuis la Chine, où elle vivait. Je lui envoie les photos du bébé sur son ordi.
2006 : C’était le mois de juillet. On allait quand même à la piscine avec les enfants, mais la guerre faisait rage. Encore les avions israéliens. Je reçois un SMS de mon frère, professeur d’intelligence artificielle, (oui déjà). Il prend des nouvelles de moi et de mes enfants puis il me dit : « J’écoute les nouvelles. J’espère que vous allez bien. Je pense à vous. »
Toujours 2006 : La guerre. Sur Facebook, mes copines d’école, perdues de vue, reprennent contact et me disent « J’espère que tu vas bien. Je pense à toi ».
2016 : Ma fille quitte le Liban avant ses 18 ans pour le Canada. FaceTime nous rapproche. Je peux la voir.
2018 : Mon fils aussi est poussé à l’exil, et part au Canada. Instagram nous permet de partager des blagues et des posts. On crée notre groupe WhatsApp. On est nous les trois ensemble, chacun dans une capitale.
2020 : Pandémie. On fait des Zoom et on se dit : « J’espère que vous allez bien. Faites attention à vous. » et on fait des apéros virtuels.
4 août 2020. WhatsApp, SMS, Instagram, Facebook, mails, appels. Le monde entier nous contacte : « Nous écoutons les nouvelles. Nous espérons que vous allez bien. Nous pensons à vous. »
Novembre 2024. Guerre israélienne. Depuis Canterbury, le copain anglais de ma fille m’envoie un WhatsApp : «I am following the news. Hope you are doing well. Our hearts are with you. »
Février 2026. Guerre israélienne. À l’âge où je pourrais commencer à être grand-mère (inchallah), la copine de mon fils, depuis Madrid, me texte sur Instagram : « Myriaaaaaam, j’espère que tu vas bien. Je pense à toi. » Et ma cousine de Rome, mon frère de Marseille, ma sœur de Paris, ma fille de Canterbury, mon fils de São Paulo, mes nombreux amis d’Inde, ma copine de Berlin et celle d’Islande : « Nous écoutons les nouvelles. Nous espérons que vous allez bien. Nous pensons à vous. »
Depuis 1975, tandis que la technologie passait du télégramme à l’IA et de l’imposante télé en noir et blanc à l’écran connecté calé dans notre paume, ma famille et mes amis éparpillés dans le monde n’ont jamais cessé de nous joindre, par tous les moyens possibles, après chaque guerre, attentat, invasion, explosion, assassinat, bombardement et j’en passe.
En plus de 50 ans, le monde s’est transformé, oui, mais chez nous, le fil conducteur est resté le même, intangible et cruel : la guerre, et avec elle ce constat que nous sommes devenu un pays à genoux, exsangue, failli et en faillite. Merci aux anciens chefs de guerre, reconvertis en hommes d’État grâce à une inacceptable loi d’amnistie. Je ne pense pas que vous puissiez vous féliciter de votre parcours.
Je dédie cet article à toutes les personnes qui nous entourent de leur amour et de leur empathie depuis 1975. Je vous remercie et je m’excuse de vous avoir donné du souci depuis plus de 50 ans mais… ce n’est pas fini…. la connerie des hommes n’a pas de limites. Stay Tuned…..
Photo de couverture tirée du reportage "East Beirut demarcation line, summer of 1989 - Distribution of cookies to fighters" de Georges Boustany.

Photo : WhatsApp de Christophe, un de mes oncles français (et un de ceux qui se fait du souci depuis plus de 50 ans) reçu pile au moment où j’écrivais ce texte (le 3 mars 2026 au soir)