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La musique, une erreur de perception

La musique, une erreur de perception

MAG
Chronique Katy Younes
Katy Younes12 mai 2026

Il y a des personnes qui écoutent la musique. D’autres qui la ressentent. Pour moi, la musique ne passe ni par l’oreille ni par l’émotion, mais apparaît directement sous forme d’images. Comme si les sons transportaient déjà quelque chose de visible. Une scène, un mouvement, un visage, une distance, une texture. .Non pas une simple association poétique, mais presque une structure secrète contenue dans les notes elles-mêmes.

Quand j’écoute de la musique, j’ai du mal à dire que je l’écoute vraiment. J’ai plutôt l’impression de la voir. Comme si chaque note ouvrait une image précise, déjà présente à l’intérieur du son. Cela dépasse l’idée classique de l’imagination. Bien sûr, tout le monde peut inventer des scènes en écoutant une mélodie. Je ne parle pas d’interprétation. Il s’agit d’une sensation plus étrange…Comme s’il existait une correspondance cachée entre la note et l’image. Certaines percussions ressemblent à des pas sur un trottoir mouillé. Une basse lente peut devenir un corps pieds nus assis seul dans une cuisine après minuit. Un oud…de la poussière dans la lumière, des tissus lourds.

Je pense souvent à Naima de John Coltrane, écrite pour Juanita Naima Grubbs, sa première femme. Dès les premières notes très hautes, j’ai l’impression d’entendre un cri silencieux d’un homme qui cherche une dernière fois la paix qu’il trouvait auprès d’elle. Pas une histoire d’amour heureuse ni romantique. Plutôt deux êtres épuisés par ce qu’ils ont traversé ensemble, incertains de continuer le même chemin, mais encore liés par une immense dévotion. Quand j’écoute ce morceau, je vois toujours la même image: un homme allongé sur les genoux d’une femme, après un rêve terrible. Il transpire, il tremble encore un peu. Elle n’a pas dormi de la nuit. Peut-être qu’elle pense à partir. Pourtant, sa main continue de lui caresser les cheveux jusqu’à la nuque, doucement, sans un mot. Il est lourd de douleurs qu’il dépose sur elle, mais elle l’aime encore profondément. Et dans ce moment désordonné, mélancolique, presque silencieux, ils essaient simplement d’être tendres l’un envers l’autre une dernière fois. Et pour moi, la scène existe déjà dans le morceau, comme une mémoire à laquelle je n’aurais pas accès autrement.

On parle souvent de la musicalité d’un texte. D’un poème qui sonne bien, d’une phrase qui possède un rythme. Pourtant, cette musicalité reste généralement liée à la structure verbale, à la respiration et à la manière dont les mots sont prononcés. Ce qui m’intéresse est la possibilité inverse. Non pas la musique contenue dans les mots, mais les images contenues dans la musique. Un certain langage narratif. Non pas un art abstrait auquel nous projetons du sens, mais une forme de texte encore illisible. Une écriture sonore qui ne demanderait qu’à être traduite.

Dans ce cas, écrire à partir de la musique ne serait plus une adaptation libre, ni une inspiration poétique. Ce serait une traduction sonore. Comme lorsqu’on traduit une langue étrangère, quelque chose passerait d’un système à un autre. Du son vers le texte, de la note vers l’image, du rythme vers la phrase. La musique ne deviendrait pas une histoire inventée après coup, mais contiendrait déjà cette histoire. Cette idée a transformé ma manière d’écouter. Écouter n’est plus seulement recevoir des sons et ressentir des émotions, mais apprendre à décoder. Comme si chaque composition possédait un récit silencieux, invisible au premier abord, mais pourtant inscrit dans sa structure même.

Je crois peut-être que certaines œuvres me bouleversent précisément parce qu’elles parlent une langue que je reconnais sans encore savoir la lire entièrement. Des images que je n’ai jamais vécues et qui pourtant me semblent familières. Des souvenirs qui n’appartiennent à personne. Comme si, quelque part entre les notes, la musique gardait des fragments de mondes invisibles, attendant simplement que quelqu’un les regarde.

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