Lorsqu’il y a une guerre dans ton pays et que tu vis à l’étranger, tu as l’impression que c’est la fin, que tout est perdu. Tu ne parviens plus à te concentrer ni à prendre plaisir à quoi que ce soit. Tout est sans intérêt, sans saveur.
Puis tu regardes autour de toi et tu vois que le monde continue de bouger, comme si rien ne s'était passé. En une seconde, ton corps et ton esprit basculent dans cette double vie. Et c’est épuisant, épuisant de le faire des milliers de fois par jour.
J’ai grandi dans le sud du Liban, où j’ai fait mes études primaires et secondaires. Les week-ends, les vacances et les étés étaient toujours passés avec mes grands-parents, dans une autre ville aussi au Sud. Ils avaient deux appartements face à face, et pour nous, qui étions enfants, il nous semblait que nous avions tout l’espace du monde.
Après le bac, comme la plupart des adolescents de mon âge, je suis partie à Beyrouth pour poursuivre mes études. À 18 ans, le sud commençait déjà à sembler calme, il n’y avait pas grand-chose à faire et beaucoup de mes amis étaient partis pour la capitale. Pourtant, je trouvais toujours le moyen de rentrer le week-end. Même si le trajet était long, je l’appréciais. Une fois arrivée dans le sud, je ressentais la fraîcheur de l’air. C’est à ce moment-là que je savais que j’approchais de chez moi.
Cela fait presque quatre ans que je vis à l'étranger. Ce n'est pas parce que je détestais mon pays, mais plutôt parce que je connais mon potentiel, et malheureusement, je ne pouvais ni le prouver ni le mettre en valeur au Liban. Et je voulais surtout une certaine sécurité et la possibilité de me construire une vie stable.
J’essaie de retourner au Liban au moins une fois par an, car je refuse de m’habituer à la distance et à l’écart que les années et la séparation créent. Ma dernière visite était en décembre 2025. Mais c’est en décembre 2023 que j’ai passé la majeure partie de mon temps dans le sud. Ma sœur et moi avons parcouru les rues, nous arrêtant pour manger des knefés, des mana’ish, du farrouj meshwi aal fahem, … Nous avons exploré les souks à la recherche de mloukhiyé yébsé, de camomille, de zaatar, d’anis, de kishk, de zhourat, et bien plus encore. Sans oublier le bonheur simple de flâner dans notre vaste jardin et de cueillir les savoureux citrons de nos citronniers, entourés d’oliviers et de pins, tous plantés avec soin par mon père il y a bien des années. Le sud a un goût qui me parle, et je veux toujours ramener avec moi ces sensations.
Aujourd’hui, je repense à tous ces endroits : la route que je prenais pour aller à l'école, le chemin qui conduisait à la maison de mes grands-parents, et ces voies qui menaient à la maison. Beaucoup de ces rues ont été endommagées, voire complètement détruites. Pourtant, les images sont encore très vivantes dans mon esprit. Il me brise le cœur de savoir que la prochaine fois que je reviendrai, de nouveaux souvenirs seront imposés, car les souvenirs que nous chérissons le plus ne sont jamais planifiés. Nous ne les cherchons pas. Ils surgissent simplement, dans des moments si authentiques et purs que nous nous rappelons même les odeurs des lieux et des routes.
Je ne veux rien effacer. Ces souvenirs sont trop précieux pour les laisser disparaître ainsi.