Vous le savez, je rentre du Brésil, où je suis allée voir mon fils, qui travaille à São Paulo. J’ai d’ailleurs l’impression qu’il ira lui aussi grossir, un jour ou l’autre, les statistiques de la diaspora des Libanais du Brésil.
Un séjour sur les terres américaines, qu’elles soient du Nord ou du Sud, reste toujours pour moi une expérience d’un continent à l’énergie vivace. L’expression « Vieux Continent », lorsqu’on parle de l’Europe, prend soudain tout son sens. Au Brésil, je faisais ce calcul : ce pays existe depuis des millénaires, bien sûr, mais il a été découvert par les Portugais il y a un peu plus de cinq cents ans. Depuis, vagues après vagues, des populations venues du monde entier s’y sont installées pour former un peuple véritable mikado d’ADN, de cultures, d’histoires et de mémoires. Cinq cents ans, cela fait à peine une trentaine de générations de personnes venues d’Europe, notamment du Portugal, puis d’Italie, d’Espagne et d’Allemagne, mais aussi du Japon et, bien sûr, du Liban.
Lors de mon séjour, nous avons passé Pâques à Rio. Comme à chacune de mes étapes, j’essaie toujours de rencontrer le plus de personnes possible, de les voir, d’échanger, d’apprendre et de comprendre.
À Rio, je le savais, il y avait Amanda Abi Khalil.
À peine arrivés, nous la retrouvons dans sa maison bohème, perchée sur les hauteurs de Santa Teresa. Nos retrouvailles avaient quelque chose d’un film italien plein de soleil et de joie de vivre. Elle débarque dans sa voiture, chargée de sacs après un gigantesque passage au supermarché, avec son fils Rio dans les bras et la nounou à ses côtés. Et aussitôt, un véritable tourbillon d’activités commence.
Amanda nous entraîne dans le superbe MAC de Niterói, un musée d’art contemporain imaginé par Oscar Niemeyer, célèbre pour son bâtiment futuriste en forme de soucoupe blanche posé sur un promontoire face à la baie de Guanabara. Dans la foulée, nous allons déjeuner au marché aux poissons. Nous nous racontons nos vies, les mains occupées à découper le poisson et à savourer l’un de ces repas inoubliables que l’on mange sur le pouce, au plus près de la fraîcheur, de la mer et de l’instant. C’est là aussi que je fais la rencontre de la caïpirinha, qui ne me quittera plus durant tout mon séjour à Rio.
Le soir, nous nous retrouvons chez une amie à elle, collectionneuse, entourée d’artistes. Et toujours avec son roi Rio, ce petit bonhomme de quatre ans, parfaitement à l’aise, jonglant d’une langue à l’autre, de l’anglais au portugais, du français à l’arabe, avec cette souplesse naturelle qu’ont les enfants du monde et surtout les enfants libanais !

Amanda, que j’ai surnommée Amanda carioca, (adjectif donné aux personnes natives de Rio) tant elle semble désormais appartenir à cette ville, est pour moi l’exemple même de notre peuple éclaté, disséminé aux quatre coins du monde, emportant avec lui son savoir-faire, son excellence, sa créativité, et sa capacité extraordinaire à s’adapter aux terres lointaines. Amanda est curatrice internationale d’art contemporain, elle dirige TAP (Temporary Art Platform), une institution qui opère depuis 2014 à Beyrouth et beaucoup d’autres lieux et qui vise à disséminer l’art dans les espaces publics et favoriser les rencontres entre l’art contemporain et d’autres champs de la société (la médecine, l’écologie etc.) à travers des nouvelles commandes, des résidences et des expositions en dehors des lieux dédiés à l’art. Elle est arrivée à Rio pour travailler sur l’exposition A Casa é Sua: Migração e hos(ti)pilidade, inspirée par la migration arabe au Brésil et qui s’est ouverte au concept plus large sur l’hospitalité et le rapport à ‘l’autre’. L’exposition a inclus de nouvelles commandes à des artistes comme Ahmad Ghossein, Rayyane Tabet, Khalil Rabah, Bouchra Khalili, Forsensic Architecture etc et invité une dizaine d’artistes du Liban en résidence d’un mois dans la forêt atlantique brésilienne.
Chez elle, tout semble circuler avec la même évidence : l’art, la maternité, l’intelligence, le mouvement, la lumière, les langues, les cultures. Elle appartient à ce Liban qui a essaimé ailleurs sans jamais se renier. Mais toujours avec ce nœud au cœur. Un nœud qui s’appelle Liban, et qui n’en finit pas de saigner.
Merci Amanda pour ce tourbillon de bonne humeur, d’art et de vie que mon fils et moi avons partagé avec toi et ton petit Rio.
Bon vent à toi et à tout ce que tu accomplis dans le domaine de l’art et de la culture.
