À Londres, au cœur de Kensington, Leighton House ouvre son programme de son centenaire avec une commande qui fait dialoguer artisanat, mémoire et regard contemporain. Du 21 mars au 15 mai 2026, l’artiste libanais multidisciplinaire Ramzi Mallat présente Atlas of An Entangled Gaze, sa première commande institutionnelle au Royaume Uni, installée dans l’Arab Hall, l’un des intérieurs les plus iconiques de la capitale.
L’Arab Hall est un espace mythique, conçu en 1881 par le peintre victorien Frederic Leighton, après ses voyages en Afrique du Nord et au Moyen Orient. Dôme doré, mosaïques, fontaine de marbre, céramiques de Damas, calligraphie islamique, tout y compose une idée du “hors du temps” telle que l’Angleterre du XIXe siècle l’imaginait. Aujourd’hui, Leighton House choisit de relire ce lieu, non pas comme un décor figé, mais comme un matériau vivant, traversé de couches d’histoires, de circulations, d’appropriations, et de transmissions. C’est l’esprit du programme Arab Hall: Past and Present, qui réunit trois installations contemporaines, un court film, une exposition et une publication, proposés entre le 21 mars et le 4 octobre 2026.

Atlas of An Entangled Gaze transforme l’Arab Hall par une intervention suspendue, spectaculaire et pourtant délicate. Mallat déploie au-dessus de la fontaine une canopée composée de milliers d’yeux en céramique bleu lumineux. L’élément central est le “mauvais œil” dans sa version syriaque, un talisman populaire partagé dans tout le Levant, à la fois protecteur et signal. L’artiste assemble ces disques vernissés grâce à une technique de mailles inspirée des casques ottomans médiévaux, comme une chaîne qui deviendrait textile. L’ensemble forme une structure cylindrique évoquant une mashrabiya, alignée avec le dôme central, et faisant écho, presque en secret, aux motifs de raisin présents dans les carreaux damascènes.
Ce qui frappe, c’est la manière dont l’œuvre “prend” la lumière du lieu. Les bleus réfléchissent et réfractent les surfaces déjà brillantes de l’Arab Hall, répondent aux mosaïques, dialoguent avec l’eau de la fontaine, et installent une sensation de constellation. Mallat parle d’un seuil entre histoires, géographies et héritages, activé par la puissance du regard. Ici, regarder n’est pas neutre. La répétition du motif devient une architecture de mémoire collective, et une question adressée à chacun. Qui regarde qui, qui est protégé, qui est exposé.
L’installation joue aussi avec les mythes de l’image et de l’obsession. Placée au-dessus de la fontaine, elle convoque la croyance universelle dans le regard malveillant, mais aussi le mythe de Narcisse, créant un lien allégorique avec la Narcissus Hall adjacente. Ce va et vient entre folklore, symbolique et dispositif architectural met en évidence la fascination de Leighton pour les traditions artisanales du Moyen Orient, tout en la replaçant dans une lecture contemporaine, attentive à la visibilité, à l’effacement, et à la manière dont les symboles voyagent et se transforment.
Atlas of An Entangled Gaze ne se contente pas d’habiller un lieu. Il le réveille. Il rappelle que l’ornement peut être un langage, qu’un talisman peut devenir commentaire, et que le regard, aujourd’hui plus que jamais, est un territoire politique autant qu’intime.

Photos : ©️RBKC. Image Jaron James