Original text in French.
MAGLes gens trouvent souvent les histoires personnelles plus marquantes que les grands récits collectifs. C’est peut-être pour cela que partager mes propres expériences peut aider les autres à mieux comprendre les effets réels de la guerre.
Je suis née et j’ai grandi dans le sud du Liban, où se trouve la maison de ma famille. J’ai vécu trois guerres dans ma vie: de véritables conflits, bien plus que de simples attaques ou bombardements.
La première s’est déroulée en juillet 1993 et est connue sous le nom de « Guerre des Sept Jours ». Beaucoup l’ont oubliée ou n’en ont jamais entendu parler, car elle a surtout touché les régions du Sud. J’avais quatre ans, mais je me souviens très clairement d’avoir fui notre maison pour échapper aux bombardements. Ma mère, alors dans la vingtaine et mère de quatre jeunes enfants, nous faisait passer d’un endroit à un autre à la recherche de sécurité. Nous avons finalement trouvé refuge dans les montagnes d’Al Barouk, où le reste de notre famille nous a rejoint, venus de différentes régions du Sud.
La deuxième guerre a eu lieu en avril 1996. J’étais plus agée, plus consciente, et je comprenais mieux ce que signifiait devoir quitter sa maison avec presque rien. Ce n’est qu’à notre retour que nous avons découvert que notre maison avait été endommagée. Nous nous sommes alors imaginé ce qui aurait pu arriver si nous avions été présents au moment des frappes. Mais ce qui nous a le plus attristés, enfants, c'est de retrouver nos poupées et notre ‘Atari’ en morceaux par terre. Nous ne pourrions plus jamais y jouer.
Notre souvenir le plus marquant de ces jours de cette guerre, les jeux entre cousins et les moments passés tous ensemble,assis sur le coffre de la voiture, à sauter et à crier de joie. C'était le temps où nous étions tous réunis. Nos parents, eux, restaient collés à la radio, espérant entendre des nouvelles qui leur permettraient de savoir quand tout cela prendrait fin.
Pourtant, ce n’est pas tout ce qui reste gravé dans nos mémoires. Nous nous souvenons aussi des images de guerre diffusées à la télévision et des informations que nous entendions, même sans les chercher. Ces sons et ces scènes sont encore profondément ancrés en nous aujourd’hui.
La troisième guerre était en 2006. Nous sommes restés plus de dix jours sous les bombardements avant de pouvoir nous rendre à la montagne. C’était juste avant ma dernière année de lycée. C’est un âge où l’on veut simplement être entouré de ses amis et de ses professeurs, ceux avec qui l’on a partagé cinq ou dix années de sa vie. J’ai alors appris que certains d’entre eux avaient quitté le pays dès le début de la guerre et ne reviendraient jamais. Ce n'est que bien des années plus tard que j'ai pris la mesure de l'ampleur de ces départs.
Lors de ma dernière visite à la maison, j’ai retrouvé un journal dans lequel j’avais noté notre quotidien pendant ces jours de guerre. Il m’a été trop difficile de le lire sur place, alors je l’ai apporté avec moi.
Aujourd’hui, je vis à l’étranger, loin, très loin du Liban. Malgré les difficultés, je suis reconnaissante des opportunités qui se sont offertes à moi. Le travail m’aide sans doute à me distraire et à moins suivre l’actualité en continu, mais ce n’est pas ce que je veux. Je ne peux pas me détacher de ce qui se passe.
Je sais ce que c’est que de fuir son propre domicile. Je sais ce que c’est que d’entendre des avions de guerre au-dessus de sa tête. Je sais ce que c’est que d’apprendre la mort de personnes que l’on connaît. Et je sais ce que c’est que de voir sa maison endommagée ou détruite. Je ne peux pas m’en détacher.
La quatrième guerre de 2024 (guerre de 66 jours) et la cinquième guerre de 2026 sont vécues cette fois à l'étranger.
Mon cœur est avec ma famille, mes amis et tous les Libanais déplacés. Pour un Libanais, la réalité est simple : on ne se sent jamais vraiment en sécurité tant que nos proches et notre pays ne le sont pas.
« Je suis loin, mais le bruit des avions me rappelle les avions de guerre. Les feux d’artifice et les portes qui claquent me rappellent les bombardements. »