Original text in French.
MAGIl y a des distances qui se mesurent en kilomètres, et d’autres qui s’installent en nous silencieusement, avec le temps.
Au cours de mes vingt ans, j’ai vécu en France pendant deux ans. Pourtant, je retournais au Liban, mon pays, au moins deux fois par an, comme pour m’assurer que le lien restait intact. Aujourd’hui, je suis dans la trentaine et je vis à l’autre bout du monde, au Canada, depuis environ quatre ans.J’essaie de retourner au Liban au moins une fois par an, refusant de m’habituer à la distance et à l’écart que les années et la séparation finissent par créer. C'est une phrase que je me répète sans cesse, tant dans ma tête qu'à haute voix.
À mon arrivée ici, j’étais impatiente de m’intégrer. Je cherchais des cours pour maîtriser l’accent nord-américain, convaincue que cela m’aiderait à m’intégrer dans ce pays. Mais le travail a rapidement occupé tout mon temps, et j’ai peu à peu abandonné ces sessions. Ce qui m’étonne aujourd’hui, c’est cet attachement nouveau à mon accent, cette partie de moi que je voulais autrefois effacer.
Je n’ai plus envie de le changer. Les souvenirs de mes années d’école me reviennent, je rejetais l’idée d’avoir un accent anglais ou américain, et je trouvais cela ridicule. C’est peut-être pour cette raison que je n’ai jamais développé d’accent « fluide », mon moi adolescent, à la fois têtu et timide, s’y opposait déjà. Pourtant, j’ai toujours aimé écouter des personnalités publiques dont la prononciation était parfaite. Plus je grandis, plus mon propre accent me semble ancré et indélébile, une réalité que j’ai appris à accepter.
Il porte en lui le poids de mon passé, les années de silence et de timidité à l’école, le son de ma langue maternelle, les années d’éducation en français, et toutes celles passées au Liban. Cet attachement grandissant à ce qui me définit, me ramène à une autre vérité que j’ai longtemps refusée.
Quand j’étais enfant, je trouvais agaçant que mon passeport indique une ville de naissance différente de celle où j’étais réellement née. Cette pratique est assez courante au Liban, où beaucoup de personnes se font inscrire dans la ville où elles vivent plutôt que dans leur lieu de naissance. J’étais même gênée à l’idée qu’un jour, si j’obtenais un autre passeport, le nom de cette ville, Nabatie, y figurerait toujours. Je ne pourrais pas y échapper.
C’est étrange de constater comment nous changeons, ou plutôt comment nous grandissons, et comment notre rapport aux choses évolue. Aujourd’hui, cela ne m’irrite plus. Au contraire, je m’attache davantage à ces racines du Sud du Liban. C'est où ma maison de famille se trouve toujours. C'est là que j'ai vécu presque toutes mes premières fois. Et je trouve aussi que le mot Nabatie sonne bien. Me voici aujourd’hui avec un autre passeport, consciente que je porterai toujours ma ville en moi, où que j’aille. Le lieu de naissance sur nos documents officiels est probablement l'unique élément que l'on ne peut ni modifier ni supprimer.