La question mérite d’être posée, non par provocation, mais par exigence. Toute langue qui aspire à compter dans la trajectoire d’un pays doit accepter d’être interrogée. La Francophonie s’est construite autour d’une intuition : rassembler des États indépendants ayant en partage l’usage du français afin d’en faire un réseau de coopération et de solidarité. Aujourd’hui, cet espace se transforme. Son centre de gravité démographique se déplace et, avec lui, évoluent sa sociologie et ses références culturelles. La Francophonie ne peut être réduite à une seule aire géographique, et elle prend forme désormais comme un ensemble multicontinental porté par des dynamiques diverses et des récits pluriels.
Dans un petit pays en quête d’appuis, une langue n’est jamais qu'un simple legs du passé. Au Liban, le français ne relève ni de la nostalgie ni du privilège. Il vit par celles et ceux qui le parlent, l’enseignent et l'adaptent aux réalités contemporaines. La Francophonie ne peut toutefois se résumer à un rendez-vous annuel. Traverse-t-elle effectivement Tripoli, Saïda, Zahlé ou Deir el-Qamar autant que Beyrouth ? Le français trouvet-il sa place dans un dialogue apaisé avec l’arabe, qui fonde notre identité, et avec l’anglais, devenu structurant dans les échanges globaux ? Comment contribue-t-il à relier notre pays à ces sphères francophones, en Europe, en Amérique ou en Afrique, où sa diaspora continue d’agir et d’influencer ?
Le thème retenu cette année invite précisément à dépasser toute centralité, et rappelle que la Francophonie libanaise est loin d'être homogène. Elle se décline différemment selon les territoires et les milieux. Elle s’entend dans une performance poétique à Beyrouth, dans une rencontre littéraire à Tripoli, dans une salle de classe de la Békaa. Elle est vulnérable parfois, inventive souvent, agréable toujours.
Certains pointent un écart entre ambitions affichées et moyens disponibles de la Francophonie. Ce constat appelle moins au scepticisme qu’à la lucidité. Au Liban, aujourd’hui, elle n’est ni majoritaire ni exclusive. Sa légitimité ne tient plus à une position dominante, mais à son utilité : ouvrir des perspectives éducatives solides, favoriser la circulation des idées et la créativité littéraire, inscrire le Liban dans des réseaux régionaux et internationaux dont il a besoin, et consolider le lien entre le pays et ses expatriés, qui portent ailleurs une part de notre histoire et de notre avenir. Elle peut constituer un espace de liberté d’expression et un point d’équilibre dans la triangulation linguistique qui caractérise notre pays.
La Francophonie n’est pas un acquis. Elle demeure un choix qui se confirme ou s’affaiblit selon l’usage que nous en faisons. Si elle veut rester vivante, elle devra continuer à donner du sens, à ouvrir des horizons, notamment économiques , et à se déployer dans toutes les régions du Liban. Notre responsabilité collective est d’en préserver l'élégance, la pertinence et l’exigence.
Ghassan Salame, Ministre de la culture
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