À l’occasion de son retour au Liban avec La Machine de Turing, spectacle multirécompensé et salué dans le monde entier, nous retrouvons l’auteur de la pièce Benoit Solès un artiste profondément attaché au public libanais. Après une première venue marquée par le succès de Rupture à Domicile, il revient aujourd’hui porter sur scène la destinée fascinante d’Alan Turing, génie visionnaire, père fondateur de l’informatique moderne et figure tragique du XXe siècle.
Entre mémoire, science, émotion et actualité brûlante autour de l’intelligence artificielle, cette rencontre est l’occasion de revenir sur son lien avec Beyrouth, sur la résonance contemporaine de la pensée de Turing, et sur ce que signifie, aujourd’hui, incarner un homme qui a vu l’avenir avant tout le monde.
Vous venez jouer au Liban pour la deuxième fois. Qu’est-ce que cela représente pour vous ? Quel souvenir gardez-vous de votre première expérience face au public libanais ?
Le souvenir de la première expérience à Beyrouth, il est évidemment merveilleux. D'abord, il est lié à une pièce à laquelle j'étais très attaché, qui est « Rupture à Domicile », que j'avais le bonheur de jouer avec mes meilleurs amis, Anne Plantey et Olivier Sitruk, dans une mise en scène de Tristan Petitgirard que j'ai retrouvée pour « La Machine de Turing ». Donc, lors de mon premier voyage, je me suis déjà senti en famille. Et pour ce retour avec « La machine de Turing », cette fois, je serai avec Antoine Ferey. Mais comme je retrouve le Liban et Josyane, j'ai l'impression de retrouver une famille.
J'ai le souvenir d'un public très chaleureux, d'un théâtre chaleureux, d'un public chaleureux qui avait, en pour « Rupture à Domicile », une soif de rire et de divertissement. Pour La Machine de Turing, on est aussi dans le rire, parce que le personnage est à plusieurs moments assez décalé, assez burlesque, ou alors avec un humour anglais un peu plus pincé, mais les gens rient beaucoup et évidemment l'émotion arrive aussi par la suite.

La pensée de Turing était presque prophétique concernant les machines. Comment voyez-vous le lien entre la pièce et l’essor actuel de l’intelligence artificielle ?
C'est vrai que Turing était de fait un théoricien majeur, un maillon vraiment fondamental dans la chaîne de l'invention de l'informatique et de l'intelligence artificielle. La pièce est un hommage à sa vie, à ses recherches, mais aussi à ses combats. Il y a donc quelque chose d'assez vertigineux de voir que les recherches et les pensées de Turing se confirment aujourd'hui, et que les questions qu'ils se posaient à l'époque sont les questions que se posent aujourd'hui les programmateurs les plus avancés, notamment des questions qui confinent presque aux sentiments ou aux ressentis pour les machines.
Des questions qui nous font peur aussi parfois. Mais quand Turing nous disait qu'on allait se poser ces questions, les gens rigolaient à l'époque. Aujourd'hui, évidemment, ça fait moins rire parce qu'on sait qu'il avait raison et qu'il avait tout simplement vu l'avenir.
C'est vrai que quand on regarde la pièce aujourd'hui, c'est assez passionnant parce qu'on voit comment une pensée prophétique peut être dénoncée dans son époque. Et aujourd'hui, les gens voient la pièce avec un intérêt démultiplié parce que, d'abord, la vie de Turing est passionnante, mais aussi on peut observer comment ses contemporains ont essayé de l'empêcher d'avancer vers ses travaux et d'affirmer ses croyances, ses pensées. Donc c'est très intéressant, en particulier pour les jeunes générations qui utilisent et qui utiliseront de fait beaucoup l'informatique et l'intelligence artificielle. C'est passionnant de voir tout simplement d'où ça vient et comment ça avait été reçu à l'époque.
Pensez-vous que Turing serait fasciné ou inquiet face au monde technologique d’aujourd’hui ?
Si Turing était toujours vivant, je pense que la chose qui serait... Je ne peux pas parler pour lui, je ne sais pas ce qu'il penserait de l'évolution de notre société. Ce dont je suis quasiment sûr, c'est qu'il la regarderait avec curiosité. C'est un homme curieux, un observateur.
Il est bien sûr extraordinairement intelligent, mais je le perçois très curieux de toute forme de nouveauté, mais aussi très curieux de l'autre. Des pensées, des avis, surtout ceux divergents des siens. Donc je pense qu'il aurait été assez fasciné aussi, il pouvait revenir le temps d'une journée.
Il serait sûrement les yeux grands ouverts pour observer ce qu'est devenu le monde. Maintenant, quant à savoir ce qu'il en penserait, ça, je ne sais pas.
Pensez-vous que le théâtre a un rôle de devoir de mémoire ?
Sur la question du devoir de mémoire, le théâtre n'a pas de devoir, sinon d'essayer de ne pas ennuyer le public. Mais c'est certain que ma pièce a plusieurs aspects. Il y a sans doute un aspect presque politique, militant, dans la volonté de réhabiliter Turing et toutes les personnes qui ont affirmé leur différence.
Mais il y a évidemment un côté historique pour cette page de la seconde guerre mondiale et la genèse de l'informatique. Mais je dirais que le devoir le plus grand, peut-être, c'est d'essayer d'être fidèle à l'esprit de Turing, et que la pièce soit ludique, intelligente, j'espère, et compréhensible par tous, quelle que soit la porte d'entrée que l'on choisisse, l'histoire, les sciences ou l'humain. C'est le devoir que je me suis donné, moi, en tout cas.
La pièce a remporté quatre Molières et connaît un succès international. Comment expliquez-vous cette longévité ?
Le succès de la pièce, il est phénoménal, incroyable. On l'a joué dans le monde entier. Elle aura joué huit saisons à Paris et remporté ces Molières. Et peut-être que la récompense dont je suis le plus fier, c'est celle de voir le texte réédité en manuel scolaire. Les collégiens et les lycéens français étudient ce texte aujourd'hui. Ça, c'est une grande, grande fierté. Maintenant, comment l’expliquer ? La qualité et la puissance du sujet, Alan Turing lui-même. Nous, on n'a été que de modestes artisans pour fabriquer un objet théâtral qui permette de lui rendre hommage. Mais c'est vrai que je crois que ce qui a fait le succès de ce spectacle, pour autant que je puisse l'analyser, parce que si on pouvait l'analyser, on referait des succès à chaque fois. Mais je crois que c'est vraiment l'émotion. L'émotion de comprendre.
La jeunesse de l'informatique, l'émotion d'assister à cette page assez sidérante de la Seconde Guerre mondiale, et en particulier le décryptage d'Enigma, et l'émotion de voir ce personnage s'affirmer. Quoi qu'il en coûte, comme dirait l'autre.
Après tant d’années à jouer ce rôle, que vous a appris Alan Turing ?
Et bien justement, pour finir, ce que m'a appris Alan Turing en le jouant 1300 fois, d'abord il m'a appris quelque chose sur notre métier, c'est que quand on joue un personnage avec ses tripes et tout son cœur, souvent il vous le rend bien. Et il m'a appris aussi la rigueur de monter sur scène tous les soirs. Quasiment pendant huit ans, pour porter un rôle aussi fort. Mais surtout, bien sûr, ce que je retiens d'Alan, c'est le courage, la lucidité. Il y a une phrase que j'aime bien, qui n'est pas de lui, que j'ai inventée, mais qui, je pense, le caractérise pas mal. C'est de dire qu'il faut regarder nos propres différences, quelles qu'elles soient avec lucidité et courage, et regarder les différences des autres avec curiosité et bienveillance.
La Machine de Turing
Une pièce de Benoit SOLÈS
Inspirée par la pièce de Hugh Whitemore : « BREAKING THE CODE »
basée sur ALAN TURING : THE ENIGMA d’Andrew Hodges
Avec Benoit Solès et Antoine Ferey
Mise en scène Tristan Petitgirard
26, 27, 28 février 2026. Théâtre Le Monnot, 20h30
Billets Antoine ou au théâtre 70626200
Photos : © Claudine Barat - Mairie d’Olivet ou © Fabienne Rappeneau
