J’ai vu une fois une publication sur les réseaux racontant qu’on avait offert un cèdre à quelqu’un. Il avait demandé comment on en prenait soin, comment on le gardait vivant. On lui avait simplement répondu : “Peu importe, un cèdre ne meurt jamais.” Il disait que c’était à cet instant précis qu’il avait compris pourquoi le cèdre représentait le Liban, pourquoi il figure sur notre drapeau, et pourquoi il nous ressemble tant. Parce que le Liban, lui aussi, semble ne jamais mourir. On le blesse, on l’épuise, on le fracture, on le brûle parfois jusque dans son âme, et pourtant il reste là. Debout, même tremblant. Vivant, même à genoux. Comme si ce pays portait en lui une manière obstinée de survivre à tout, même à l’insupportable.
Être libanais, c’est peut-être cela : apprendre très tôt que l’amour d’un pays n’a rien d’un sentiment simple. C’est aimer une terre magnifique jusque dans ses ruines. C’est porter en soi autant de lumière que de douleur. C’est vivre avec la nostalgie même quand on est encore chez soi, et avec le manque dès qu’on le quitte. C’est connaître la beauté des choses fragiles : une maison, une table à manger, une voix familière, un village, une odeur, une route, une saison, une mer, une montagne. Et comprendre, souvent trop tôt, que rien n’est jamais vraiment acquis. Nous venons d’un pays qui nous donne tout - la langue du cœur, l’histoire, la culture, la chaleur, la fierté - et qui, dans le même mouvement, nous apprend la peur de perdre.
Moi, je suis une fille du Sud. Je viens du Sud. Et ceux qui n’en viennent pas ne comprendront peut-être jamais tout à fait ce que cela signifie. Le Sud n’est pas seulement une région. C’est une mémoire, une dignité, une fidélité, une blessure aussi. C’est une terre qu’on aime avec quelque chose de plus profond que les mots, parce qu’elle porte en elle à la fois nos racines et nos cicatrices. Des cicatrices anciennes, lourdes, qui traversent le temps et dépassent toutes les appartenances.
Il y a dans le Sud une force silencieuse, une manière d’endurer sans renoncer, de pleurer sans se trahir, d’aimer sans conditions. Il y a cette façon de tenir debout même lorsque tout vacille, de continuer à porter la vie même quand le cœur est épuisé. Mais il y a aussi cette douleur particulière, presque intime, de se sentir parfois incompris jusque dans son propre pays. Comme si les habitants d’une même terre avaient fini par oublier qu’ils appartenaient à la même histoire. Comme si, face au malheur, certains préféraient accuser plutôt que consoler, soupçonner plutôt que tendre la main. Et cela aussi, c’est une tristesse libanaise : voir la guerre frapper les pierres, puis regarder la haine frapper les cœurs.
Le plus dur, peut-être, n’est pas seulement la violence visible. Ce n’est pas seulement la peur, l’attente, l’exil intérieur ou réel, l’angoisse qui suspend les journées, les nuits où l’on guette les nouvelles comme on guette une respiration. Le plus dur, c’est ce sentiment d’impuissance face à ce qu’on aime. Regarder son pays, sa patrie, souffrir sans pouvoir la sauver. Regarder sa terre se vider, ses maisons être menacées, ses souvenirs devenir fragiles. Se demander si l’on reviendra.
Et puis il y a autre chose encore, quelque chose de plus vaste : la douleur de voir le monde lui-même perdre sa mesure. Voir les lois bafouées, les droits piétinés, la justice devenir variable selon les intérêts, la vérité céder devant la stratégie, et la dignité humaine se négocier au nom du pouvoir. Voir l’amour de la domination prendre le dessus sur le sens du devoir, la force s’imposer là où devrait parler le droit, et les consciences se fatiguer à force d’assister à l’inacceptable. Il y a dans notre époque quelque chose de profondément désolant, comme si l’on s’habituait peu à peu à l’injustice, comme si l’horreur finissait par devenir une information parmi d’autres, comme si la souffrance des peuples ne bouleversait plus vraiment que ceux qui la portent dans leur chair.
Alors la peine n’est plus seulement celle d’un pays blessé. Elle devient celle d’un monde qui se défait moralement. D’un monde où les principes sont invoqués puis abandonnés, où les discours sur l’humanité s’effondrent au premier calcul politique, où l’on découvre avec effroi que certaines vies semblent compter moins que d’autres. Et quand on aime une terre déjà marquée par l’histoire, quand on vient d’un endroit qui a tant porté, tant perdu, tant résisté, cette lucidité-là fait encore plus mal. Parce qu’on ne souffre plus seulement pour ce qui est détruit sous nos yeux, mais aussi pour ce que l’humanité semble perdre en elle-même.
Et pourtant, malgré tout, quelque chose en nous refuse de mourir. Peut-être parce que nous venons justement de cette terre-là, de ce pays-là. Peut-être parce que le Liban nous a appris à tomber sans nous rendre. Peut-être parce qu’au milieu du vacarme, au milieu de la fatigue, au milieu des pertes visibles et invisibles, il reste encore en nous une fidélité plus forte que le désespoir. J’aime le Liban d’un amour que la guerre n’a pas réussi à salir. J’aime mon Sud d’un amour que la peur n’a pas réussi à arracher. J’aime ce pays jusque dans ses contradictions, jusque dans sa peine, jusque dans ses déchirures. Non pas parce qu’il est intact, mais précisément parce qu’il est blessé et qu’il continue malgré tout à respirer.
Comme le cèdre. On le croit condamné, puis il demeure. On le croit brisé, puis il résiste. Et peut-être que nous aussi, au fond, nous lui ressemblons : fatigués, meurtris, dispersés parfois, mais encore debout. Encore capables d’amour. Encore capables d’espoir.
