Quitter le Liban avant que tout ne bascule, perdre un père à distance, assister à ses obsèques à travers un écran : récit d’une absence imposée, où la guerre commence bien avant les bombes.
Tout a commencé par un vol annulé.
Un message banal, presque administratif : mon vol ne décollera pas. Sur le moment, ce n’était qu’un contretemps. Avec le recul, c’était une bascule. Le moment précis où, sans le savoir, j’ai quitté le Liban pour une durée indéterminée.
Il n’y avait pas encore de guerre déclarée. Pas d’images spectaculaires, pas de sirènes. Seulement une tension diffuse, presque imperceptible. Une inquiétude qui s’installe dans les conversations, dans les regards, dans les silences. Alors je suis partie, comme beaucoup d’autres, sans certitudes, avec cette intuition que rester pouvait devenir risqué.
On ne fuit pas toujours des bombes. Parfois, on fuit des signes, ses intuitions. Je devais le faire, papa allait mieux.
Une semaine plus tard, mon père est décédé. Et avec lui, une évidence insoutenable : je ne pourrais pas être là. Ni pour le voir une dernière fois, ni pour accompagner son départ, ni pour partager ce moment avec les miens. Ses obsèques, j’y ai assisté à distance, avec ma fille, à travers un écran. Une image instable, des voix déformées, des visages que je reconnaissais à peine. J’étais là sans l’être. C’était dur, on ne devrait pas avoir à dire adieu de cette manière. J’en étais malade. Papa est parti et je ne l’ai pas pris dans mes bras.
Ce que je vis n’est pas une exception. C’est une réalité de plus en plus partagée par des Libanais dispersés, empêchés de rentrer, coincés entre un pays qu’ils ont dû quitter et un autre où ils ne sont que de passage. Une génération suspendue, privée de choix réels.
Car c’est peut-être cela, le plus violent : cette guerre imprévisible — ou cette menace permanente de guerre — n’est pas la nôtre. Elle ne résulte pas d’une décision collective, ni d’un choix démocratique. Et pourtant, c’est la population qui en paie le prix, dès maintenant.
Avant même les destructions, avant même les bilans humains que l’on comptera plus tard, il y a déjà des pertes invisibles. Des absences irréversibles. Des moments essentiels qui n’auront pas lieu.
La guerre ne commence pas avec les bombes. Elle commence avec ce qu’elle empêche.
Elle empêche de rentrer chez soi.
Elle empêche d’accompagner ses proches.
Elle empêche de vivre les derniers instants qui comptent.
On parle souvent de géopolitique, de rapports de force, de stratégies régionales. Mais ces analyses, aussi nécessaires soient-elles, laissent de côté une réalité plus simple, plus brute : celle d’individus à qui l’on retire, sans bruit, la possibilité d’être présents dans leur propre vie.
Je n’ai pas choisi de quitter, j’y étais forcée.
Je n’ai pas choisi la guerre, elle m’a été imposée.
Je n’ai pas choisi de dire adieu à mon père à travers un écran. Mais le choix n’était pas le mien.
Et pourtant, comme tant d’autres, j’en vis les conséquences.
Le Liban est aujourd’hui pris dans une spirale qui le dépasse. Mais ses habitants, eux, continuent de payer en silences, en absences, en ruptures invisibles.
Je ne sais pas si en avril je pourrai prier sur sa tombe. Mais je sais déjà que certaines choses, elles, ne reviendront pas.
Nadine Garabedian
Dr.Sc Politiques