Le Liban n’est plus face à une crise. Il est face à un choix existentiel.
Il est des moments dans l’histoire des nations où la question n’est plus de savoir qui a raison qui a tort. La seule question qui demeure est : comment continuer à exister ensemble. Le Liban est aujourd’hui face à ce moment.
Une guerre s’impose à lui, une guerre que la majorité de ses citoyens n’a ni choisie ni voulue. Et pourtant, comme toujours, c’est le pays tout entier qui en subit les conséquences : destructions, déplacements, effondrement économique, traumatisme collectif.
Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas seulement une crise de plus.
C’est la question même de l’existence du Liban en tant que nation.
Car un pays qui ne décide ni de la guerre ni de la paix sur son propre sol n’est plus tout à fait un État. Il devient un espace. Un terrain. Une géographie exposée aux volontés des autres.
Le Liban a trop souvent été cela.
Ironie tragique de l’histoire : au moment même où cette guerre éclatait, une autre réalité était en train d’émerger : celle d’un pays qui tentait, difficilement mais réellement, de se relever.
Des efforts considérables avaient été engagés pour relancer l’économie, restaurer les institutions et tenter de préserver le pays des conflits régionaux.
Une volonté de stabilisation se dessinait.
Ces efforts ont été balayés.
Mais ce qui ne doit pas être balayé aujourd’hui, c’est la conscience collective.
Car l’histoire est formelle : les nations ne survivent pas aux guerres qu’elles subissent, elles survivent aux décisions qu’elles prennent après.
La France, après la seconde guerre mondiale, en 1945, était profondément divisée et détruite. Elle a choisi lé réconciliation nationale. Elle n’a pas seulement reconstruit ses villes ; elle a refondé son pacte républicain.
Les Balkans, après les guerres dévastatrices des années 1990, les sociétés ont dû accepter une vérité difficile : la fragmentation mène à l’épuisement collectif.
L’Afrique du Sud, au sortir de décennies d’apartheid, a fait un choix presque impossible. Nelson Mandela et Desmond Tutu ont compris que l’avenir ne pouvait ni reposer sur la vengeance ni sur l’oubli, mais sur une réconciliation nationale lucide. La Commission Vérité reposait sur une idée simple : « une nation ne peut avancer si elle refuse de se regarder en face ».
Nelson Mandela l’avait formulé avec une lucidité implacable :
« Le courage n’est pas l’absence de peur, mais la capacité de la surmonter. »
Le Liban n’a jamais véritablement surmonté ses peurs. Il n’a jamais accompli ce travail.
La guerre civile s’est arrêtée en 1990, mais la question fondamentale de l’identité nationale libanaise est restée suspendue.
Qui sommes-nous ?
Un pays neutre au Moyen-Orient ?
Un terrain d’affrontement pour les conflits régionaux ? Ou une nation capable de décider souverainement de son destin ?
Les accords ont été signés, mais le contrat national est resté incomplet.
Les armes se sont tues, mais les plaies sont restées ouvertes.
Aujourd’hui, ces fractures menacent de devenir irréversibles.
Car aucune communauté, aucune région, aucune appartenance ne peut prétendre survivre seule dans un pays détruit.
Il n’y a pas de victoire possible dans l’effondrement d’une nation.
C’est pourquoi le moment est venu — peut-être pour la première fois avec une telle urgence — de poser une question simple, mais décisive :
Le Liban veut-il enfin se penser comme une nation ?
Se penser comme une nation, c’est accepter de se réunir autour d’une même table.
Non pour nier les différences, mais pour définir un socle commun :
— un cessez-le-feu durable,
— une souveraineté effective,
— une reconstruction nationale,
— et surtout, une identité enfin assumée.
Car le Liban vit depuis trop longtemps dans une ambiguïté dangereuse : celle d’un pays qui existe sans s’être jamais pleinement défini.
Or, comme l’écrivait Ernest Renan :
« Une nation est un plébiscite de tous les jours. »
Ce plébiscite, les Libanais doivent aujourd’hui le faire.
Non pas dans les discours, mais dans les décisions.
Refuser d’être le terrain des guerres des autres.
Refuser la fragmentation comme horizon politique.
Refuser que l’avenir du pays soit constamment suspendu à des logiques qui le dépassent.
L’histoire n’offre pas indéfiniment les mêmes chances.
Elle peut, parfois, se répéter. Mais elle peut aussi s’arrêter.
Le Liban est aujourd’hui à cette frontière.
Se rassembler ou disparaître.
Il ne s’agit plus d’un slogan.
Il s’agit d’un choix.
Joumana Chahal Tadmoury
Présidente de l’association Patrimoine Tripoli Liban
Docteure en littérature française (Sorbonne )
Experte en patrimoine et politiques culturelles