Il est presque quatre heures du matin.
Chaque nuit, avant de me livrer au sommeil, j’avale mon rituel — magnésium, mélatonine, valériane — comme une prière chimique adressée à Morphée. C’est ma manière d’adoucir les jours trop pleins : ceux d’un artiste fait d’élans et de vertiges, d’incertitudes et d’espérances, toujours occupé à bâtir, dans l’invisible, un avenir que je veux lumineux.
Et chaque nuit, je rêve.
Des fragments épars.
Un passé qui brille encore.
Mon père.
La maison familiale.
Un ciel constellé.
Puis, soudain, le rêve se fissure.
BOUM.
BOUM.
BOUM.
BOUM.
BOUM.
BOUM.
Six coups, nets, irréfutables.
Je m’arrache au sommeil.
Rien, d’ordinaire, ne parvient à me réveiller sous cette douce emprise. Mais cette fois, le réel s’impose avec violence. Je tends la main vers mon téléphone. Les messages affluent. Ziyad crie à travers les mots. Ezzat, lui, m’envoie un cœur — comme un geste dérisoire et nécessaire à la fois. Je glisse sur Instagram ; la télévision est trop loin, et mes jambes refusent encore le monde.
« Roquettes du Hezbollah lancées vers Israël. Israël décime la Dahieh. »
Je murmure un « ya 3en… » suspendu entre lassitude et fatalité.
Et, comme pour me protéger, je replonge dans le sommeil.
Le matin.
Quel étrange matin.
La colère m’habite d’un seul bloc.
Contre l’ennemi, bien sûr.
Mais aussi contre ceux qui, de l’intérieur, trahissent et livrent un peuple entier à une logique sacrificielle.
Les appels se succèdent.
Les voix tremblent.
Les messages s’enflamment.
L’indignation est partout.
Le dégoût aussi.
Encore ?
Anjad ???
L’an dernier, après la mort de Nasrallah, j’étais parti. Deux mois d’exil volontaire.
Cette année, non. Je reste.
Car quelque chose en moi s’est déplacé.
Ce n’est plus seulement la peur. Ni même la colère. C’est un mélange plus opaque : lassitude, sang-froid, abandon. Une fatigue de l’âme. Une colère indistincte, tournée contre tout — l’État défaillant, l’État ennemi, l’État dans l’État ; l’Ouest, l’Est, et ce monde entier qui regarde, commente, mais ne porte pas.
Une amertume lente s’est déposée en moi.
La vie m’a rendu plus âpre.
Et pourtant, je refuse de céder.
Alors j’agis.
Je pense à Maya.
À Beit el Baraka.
Aux familles jetées dans la rue.
Je cherche des toits.
Je lance des appels.
Je parle à la diaspora.
Je recueille des élans de compassion, des gestes d’aide, des mots d’amour.
Encore une fois.
Comme toujours.
Le même cycle, inlassable.
Encore.
Encore.
Encore.
Mais cette fois, quelque chose a changé.
Il n’y a plus de fuite possible.
Plus d’ailleurs où se replier.
Cette fois, si la mort doit me prendre,
elle me prendra ici.