Parfois, l’idée naît sans prévenir.
Je suis presque sûre que ce spectacle, on l’a tous vu un jour et même tous les jours. Sous une forme ou une autre. Dans une rue oubliée, au détour d’un quartier abîmé, quelque part où la vie insiste malgré tout. L’autre jour, j’ai vu des enfants jouer dans une rue sale, poussiéreuse, presque oubliée. Le béton était fissuré, les murs fatigués, et les fils électriques pendaient comme des nerfs à vif. Entre deux sacs abandonnés et des pierres éparpillées, ils avaient inventé leur terrain de jeu.
Autour d’eux, quelques chats maigres erraient. Pas vraiment sauvages, pas vraiment apprivoisés. Les enfants les appelaient par des noms qu’eux seuls connaissaient. Ils partageaient avec eux des miettes de pain, des restes trouvés, ou alors, parfois juste une présence. En réalité la complicité de l’innocence. Un des plus petits s’était accroupi pour caresser doucement un chat gris, comme on chercherait un peu de douceur dans un monde trop dur. Ils couraient, riaient, se poursuivaient en évitant les flaques et les innombrables trous. Un bâton devenait une épée, une pierre un but, un carton une cachette. Comme si rien autour n’avait d’importance. Comme si, un instant, le monde acceptait de se taire.
En les regardant, une pensée m’a traversée. Ici, les enfants apprennent la guerre avant l’histoire. Avant même de savoir dater les batailles anciennes, ils savent reconnaître un bruit dans le ciel. Ils lèvent les yeux non pas par curiosité, mais par réflexe. Ils distinguent un danger d’un autre, lisent l’inquiétude sur les visages avant qu’un mot ne soit prononcé. Ils n’apprennent pas cela dans les livres. Ils l’absorbent. Malgré eux. Leurs jeux s’en imprègnent. Une course devient une fuite. Un cri devient une alerte. Un silence devient une attente. Même leurs éclats de rire portent parfois une tension invisible, comme s’ils pouvaient s’interrompre à tout moment. Dans leurs yeux, il y a déjà une gravité qui ne devrait pas exister si tôt. Une lucidité silencieuse, presque dérangeante. Comme si l’innocence avait été déplacée ailleurs. Dans un autre temps. Dans un autre pays, peut- être.
On voudrait leur parler de dates, de livres, d’histoires anciennes. Leur promettre des lendemains plus doux. Mais leur présent prend toute la place. Il déborde. Il s’impose. Il pleure. Alors ils apprennent autre chose. Ils apprennent à être courageux avant d’apprendre à être légers. À tenir debout avant même de comprendre pourquoi parfois il faut tomber. À encaisser, à observer, à se taire.
Et pourtant, malgré tout, ils rient encore. D’un rire pur. Fragile. Inattendu. Un rire qui résiste. On les regarde, et une question persiste : que restera-t-il de tout cela en eux ? Qu’est-ce que le temps pourra apaiser, et qu’est-ce qu’il laissera intact ?
On espère qu’il restera quelque part, un espace préservé. Un endroit où l’enfance n’a pas complètement cédé. Un refuge invisible, où ils pourront revenir un jour. Mais ici, même les souvenirs grandissent trop vite. Et certaines enfances ne disparaissent pas. Elles s’interrompent.
Et ça reste…
Photo : ©Marie-Noëlle Fattal