Parfois Beyrouth, ou l’art de survivre avec panache
Il y a à Beyrouth une élégance étrange, presque indécente, dans la manière de tenir debout quand tout vacille. Une façon de mettre du rouge à lèvres avant une coupure d’électricité, de décider si l’on sortira en jogging ou si l’on fera semblant que la vie est parfaitement en ordre, de débattre passionnément de la meilleure man’ouché pendant que la connexion internet décide, une fois de plus, de prendre des vacances.
Ici, tout est toujours “un peu compliqué”. Le simple fait de sortir boire un café relève d’une chorégraphie fine : vérifier l’essence, anticiper le trafic, prier pour une table libre, compter les billets avant de partir, espérer simplement qu’ils suffiront. Et pourtant, on y va. Toujours. Comme si renoncer était une traîtrise.
À Beyrouth, on développe des talents insoupçonnés. On devient météorologue des bombes, capable de distinguer les silences lourds des bruits ordinaires, comme si même le ciel avait son humeur. On apprend à lire s’il y aura du wifi aujourd’hui, demain, ou jamais. On maîtrise l’art délicat de dire « j’arrive » tout en étant encore sous la douche, parce qu’ici, le temps est une suggestion, jamais une contrainte.
Et puis il y a ces soirées. Ces dîners où la lumière disparaît sans prévenir, et où rien ne s’interrompt vraiment. La phrase reste en suspens une seconde, puis reprend ailleurs, dans une autre voix, un autre rire. Personne ne s’étonne. Personne ne s’arrête. Les conversations continuent dans le noir comme si de rien n’était, comme si la pénombre faisait partie de la mise en scène. On devine les verres, on reconnaît les voix, on rit parfois même un peu plus fort, comme pour compenser l’absence de lumière. Et la soirée suit son cours, intacte.
C’est peut-être là que Beyrouth se révèle le plus : dans cette manière de ne jamais rompre le fil, même quand tout semble vouloir le couper. Et puis il y a cette obsession presque touchante pour l’apparence. Même au bord du chaos, Beyrouth ne sort jamais sans être impeccable. Les trottoirs sont cassés, mais les chaussures sont sublimes. Les banques vacillent, mais les brushings tiennent. On pourrait presque croire que la ville se maquille pour se convaincre qu’elle va bien, et parfois, ça marche.
Le plus fascinant, c’est cette capacité à rire de tout. De l’absurde surtout. Parce qu’il y a, dans le quotidien beyrouthin, une accumulation de situations si improbables qu’elles en deviennent comiques. Attendre deux heures pour un plein d’essence et en sortir avec une anecdote. Se perdre dans une rue qu’on connaît par cœur à cause d’un sens interdit improvisé. Se retrouver dans un embouteillage sans raison apparente, puis découvrir qu’il n’y en avait aucune. Faire un détour de vingt minutes pour éviter une rue, et tomber exactement au même endroit. S’énerver, beaucoup, puis en rire, encore plus.
Beyrouth n’est pas une ville, c’est un tempérament. Une manière d’être au monde avec une désinvolture presque insolente. Elle fatigue, elle épuise, elle agace, et pourtant, elle séduit. Toujours. Comme ces personnes impossibles qu’on ne sait pas quitter. On y vit comme on peut, mais surtout comme on veut : intensément, bruyamment, élégamment. Et peut-être que c’est ça, au fond, le véritable luxe beyrouthin, cette capacité à transformer le chaos en style. Et, ça reste.
Crédit photo : collection Georges Boustany