Nous sommes faits de ce qui a été raconté, mais aussi de ce qui a été tu. On ne nous transmet pas seulement des histoires. On nous transmet aussi des absences.. des phrases qui n’ont jamais été dites, des vérités restées suspendues dans l’air comme des rideaux qu’on n’ose pas ouvrir. Elles vivent en nous.. dans nos gestes, dans nos peurs.. et surtout, dans cette manière étrange d’éviter certains sujets sans savoir pourquoi.
Le manque de la langue est une langue aussi. Une langue silencieuse que l’on apprend sans le vouloir. Que l’on parle sans l’avoir choisie. On hérite d’une pudeur, d’une certaine retenue, d’un tremblement au bord de certaines vérités. Ils se glissent dans notre manière de sourire.
Il y a des familles où l’amour ne se dit pas, où il se prouve autrement, maladroitement, peut être..à travers des gestes trop discrets pour être reconnus. Et alors on grandit en cherchant des mots là où il n’y en avait jamais eu..
Il y a des pays aussi où le silence est une stratégie de survie. Où oublier devient une nécessité.
On apprend à parler, à se taire aussi. Surtout à se taire. Parce qu’avant même d’apprendre qui l’on est, on nous apprend ce qu’il ne faut pas dire.
Mais le corps, lui, n’oublie pas, tout en gardant la trace de ce qui n’a pas été formulé, pleuré.. de ce qui n’a pas été compris. Et un jour, sans prévenir, quelque chose remonte d’un endroit très profond de l’estomac. Je crois qu’on peut la nommer une émotion disproportionnée, une tristesse sans origine claire.
Mais cette fois je choisis de briser la chaîne. Non pas en racontant tout, ni pour tout réparer, mais en osant, ne serait-ce qu’une fois, dire ce qui, avant moi, n’a jamais pu l’être. Pour arrêter, au moins une fois, de confondre le silence avec la paix. Quelques jours plus tard, je sens que j’ai grandi. Et qu’en fait, grandir, ce n’est pas seulement se construire, c’est aussi apprendre à traduire ces silences. Leur donner une forme, une voix, un espace où ils peuvent enfin exister sans m’étouffer.
Et puis ça devient une addiction. Elle a commencé par rêver que je parle à ceux qui ont fui mes mots. À mes parents, mes amis, à tous ceux dont les absences ont construit ma chair et mon esprit. Je leur raconte tout doucement, tout ce que j’ai gardé pour moi. Et je me réveille avec ce sentiment que pour la première fois, ils écoutent.
Puis c’est devenu une mission. Chercher des visages à confronter à travers tous mes silences peureux. Parfois ces visages me regardent avec la même peur que j’ai connue. D’autre fois, ils me sourient après avoir prononcé quelque chose que j’ai gardé trop longtemps pour moi, et je sens qu’un morceau de ce poids s’envole.
Alors je continue. Je continue à chercher, à dire, à toucher ces silences. Et dans ce geste fragile, je découvre que je ne suis plus seulement celle qui écoute, celle qui tait… je suis celle qui se libère, un mot à la fois.
La peur persiste parfois, mais elle n’a plus le pouvoir de me retenir. Et dans cette fragile audace, je sens que la liberté ne se mesure pas à l’absence de douleur, mais à la capacité de continuer à parler, à écouter et à exister pleinement malgré tout ce qui n’a jamais pu être dit.