Original text in French.
LIVREAprès un premier roman, Noces de jasmin, autour du soulèvement de la jeunesse en Tunisie, Hella Feki, nous offre dans ce deuxième roman, « Une reine sans royaume » chez JC Lattès, l’épopée fascinante de Ranavalona III (1861-1917), dernière reine de Madagascar, contrainte à l’exil par le pouvoir colonial. Dans ce texte empreint de suavité et de gravité, Hella Feki convoque l’histoire officielle mais aussi l’intimité de la fiction pour raconter une vie habitée par les tragédies et la solitude, les amours, les soleils et les rencontres qui nous transforment. Salma Kojok a rencontré l’auteure.
Dès les premières pages de ce roman, nous découvrons Ranavalona dans l’intimité d’une femme du siècle dernier. Reine et femme du monde, que représente pour vous Ranavalona ? Comment avez-vous croisé son chemin ? Comment est-elle devenue ce personnage de fiction que vous construisez ?
J’ai croisé le chemin de Ranavalona III, dernière reine de Madagascar, lorsque je vivais à Tananarive où j’ai été professeure de lettres et formatrice pour l’AEFE. De ma terrasse, je voyais le palais de la reine, situé sur la colline en face de chez moi. J’ai très vite nourri une fascination pour les reines de Madagascar, en particulier Ranavalona Première car elle avait repoussé les missionnaires chrétiens et les colons, consciente de ce que leur présence impliquait pour leur île, mais aussi Ranavalona III, en raison de son exil à Alger par le général Galliéni, suite à la deuxième guerre franco-malgache, en 1897.
Ranavalona III est une reine oubliée de l’Histoire, qui me touche par son visage si triste et en même temps sa grande notoriété à cette époque-là, puisqu’une fois exilée à Alger, elle était autorisée à se rendre régulièrement en France où elle était attendue par les foules sur les quais de Marseille. Marcel Proust en a d’ailleurs fait une héroïne dans A l’ombre des jeunes filles fleurs, une apparence mystérieuse aux côtés du Shah de Perse…
Elle est devenue un personnage de fiction lorsque j’ai recroisé son chemin, une fois de retour en France, lors d’un séjour à Tunis chez mes parents. Lors de ces quelques jours dans la capitale, j’ai fait une visite de la Médina de Tunis avec des amis de Madagascar et un journaliste et écrivain reconnu en Tunisie, Hatem Bourial. Il a alors évoqué un article qu’il avait écrit sur le séjour de la Reine Ranavalona III à Tunis. Il me l’a envoyé : y figurait une carte postale avec une date écrite à la main, 1907. A partir de ce moment-là, j’ai commencé à lire tout ce que je pouvais trouver sur elle.
Lorsque j’ai commencé à lire sur Ranavalona III, je n’avais aucune idée de ce qu’elle me ferait découvrir. Elle n’a pas été seulement le sujet de ce roman, elle a également été une accompagnatrice, un personnage qui a été à mes côtés, dans son absence-présence, pendant ces trois années d’écriture.
Exilée en Afrique du Nord, Ranavalona III effectue en 1907 un séjour en Tunisie. Comment ce voyage la transforme-t-elle ?
Lorsque j’ai appris qu’elle avait été à Tunis en 1907, je me suis mise à lire sur la Tunisie de l’époque, et sur les personnages que Ranavalona III aurait pu rencontrer.
C’est ainsi que j’ai d’abord découvert l’existence de la femme de Naceur Bey, Lella Beya Qmar, une odalisque circassienne qui avait été offerte par le sultan de Constantinople au Bey. Elle est arrivée en terre étrangère alors qu’elle n’avait que quatorze ans et a fait partie du harem de Sadok Bey, un homme âgé. A sa mort, elle a épousé son frère Ali Bey, vieillard également, dont elle a subi l’union charnelle forcée. Au décès de ce dernier, elle a enfin contracté un mariage d’amour : Naceur Bey lui a fait d’ailleurs construire un palais, le fameux Ksar Essaada, à La Marsa.
En lisant sur ce personnage féminin, j’ai découvert la princesse égyptienne Nazli, qui a fondé les premiers salons littéraires de Tunis. Elle a vécu plusieurs années à Paris, puisqu’elle était l’épouse du grand ambassadeur Khalil Pacha, qui collectionnait les œuvres d’art et fréquentait Courbet et Ingres. Déjà érudite dans l’empire ottoman, ayant bénéficié d’une éducation élitiste et exigeante à Constantinople, elle a complété sa culture par la fréquentation des salons littéraires parisiens, qui lui ont inspiré ceux qu’elle a créés au Caire, après le décès de son époux. Par ses nombreux voyages en France, notamment pour les congrès d’Afrique du Nord, elle a rencontré le fils du grand Cheikh de la mosquée Ez-Zitouna, Khalil Bouhageb, alors politicien et membre de l’association démocratique de la Khaldounia.
Et c’est en lisant sur cette princesse que j’ai découvert son amitié avec Myriam Harry, écrivaine lauréate du prix Femina pour La Conquête de Jérusalem en 1904, grande journaliste installée à Tunis. C’est en lisant les œuvres de cette dernière sur Tunis, La Tunisie enchantée, Tunis la Blanche et Mon amie Lucie Delarue-Mardrus, que j’ai découvert sa rencontre avec la reine Ranavalona III lors de l’événement d’envergure organisé pour la réhabilitation de l’amphithéâtre romain de Carthage.
La rencontre de ces femmes lors de son séjour à Tunis et les salons littéraires en Orient au vingtième siècle ont ainsi transformé Ranavalona III. Cette reine, qui a perdu son royaume, construit ainsi une citadelle de pensées et retrouve sa grandeur déchue grâce à l’amitié qu’elle nourrit avec Lella Beya Qmar, la princesse Nazli et Myriam Harru.
Ce voyage la transforme également par la douceur des paysages de Tunis, l’apaisement qu’elle y trouve, ses retrouvailles avec Marius, un magicien aimé à la Cour de Madagascar et les décisions qu’elle prend de ne pas céder à une nouvelle histoire avec son ancien amant. La révolte de Kasserine et Thala et le grand procès qui en découle achèveront son parcours initiatique puisque Ranavalona pose alors des mots sur la violence des peuples et le cycle répétitif de la grande Histoire.
La poésie traverse ce récit comme elle participe à adoucir les chagrins d’exil de Ranavalona III. A la page 89, vous écrivez que « C’est sans doute dans la citadelle des pensées, dans cet interstice entre le monde déployé par le paysage et soi-même, que peut prendre forme l’écriture la plus sincère, et peut-être, par ce chemin, la littérature. » Comment s’est opéré pour vous le travail d’écriture ?
L’écriture est nourrie de nombreuses lectures et de documents provenant des archives nationale de Tunisie et de celles d’outre-mer à Aix-en-Provence. Mais ce roman est avant tout une fiction, qui a nécessité d’entrer dans le cœur de la reine et d’inventer ses pensées.
Dans Une reine sans royaume, la reine écrit son journal à l’orée de sa mort, à Alger, en mai 1917. Elle est malade, les jours lui sont comptés et elle sait qu’elle va mourir. Il faut qu’elle raconte très vite, dans une course contre le soleil, le moment qui a le plus marqué son existence, son séjour à Tunis en 1907, mais aussi : sa jeunesse, ses amours, son intronisation, la guerre, sa chute, son exil, son voyage, son esseulement, ses séjours en France et les moments de célébrité qu’elle rencontre, la grande guerre…
C’est une écriture à mi-chemin entre le document et la fiction, avec une tournure romanesque, des touches poétiques et un ton théâtral. On a souvent rapproché Une reine sans royaume d’une tragédie shakespearienne, où tout est déjà scellé d’avance, où l’on assiste à un destin tracé, qui conduit fatalement à la mort. Mais je crois qu’au-delà de cette dimension tragique, de l’urgence, c’est la vie qui est célébrée : le souffle poétique, artistique, littéraire et de pensée que vit la reine Ranavalona III dans Une reine sans royaume.
Votre roman a été sélectionné pour l’atelier de traduction littéraire « Livre des deux rives » qui se tiendra à Tunis à la fin du mois de mars. Comment appréhendez-vous, en tant qu’écrivaine, la traduction ?
Le projet « Livre des deux rives » est une formidable chance pour un roman d’être découvert par un autre public. Il est porté par une passionnée des enjeux littéraires de la traduction, Anne Millet. Des extraits d’Une reine sans royaume seront traduits par de jeunes professionnels des quatre coins du monde arabe (Tunisie, Maroc, Algérie, Egypte, Liban), grâce à l’animation de ces journées d’atelier littéraire par le talentueux écrivain et traducteur tunisien, Walid Soliman. Je serai présente et participerai à cette construction, en échangeant avec les traducteurs sur l’herméneutique du roman et les enjeux des extraits sélectionnés.
La traduction représente ainsi pour moi une merveilleuse création puisque le traducteur en livre une lecture par les mots qu’il choisit dans sa langue.
« Une reine sans royaume », JC Lattès, 2025
L'auteure Hella Feki